olivier godechot

Godechot Olivier, 2014, « Claire Bidart, Alain Degenne, Michel Grossetti, La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, Puf, « Le lien social », 2011.  », Revue française de sociologie, vol. 55, n°1, p. 166-169.

    Claire Bidart, Alain Degenne, Michel Grossetti, La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, Puf, « Le lien social », 2011.

     

     

    La sociologie des réseaux constitue un pôle très actif depuis une quarantaine d’années, tant du point de vue théorique que méthodologique. Elle a été un lieu de renouvellement paradigmatique, proposant une troisième voie, relationnelle, entre individualisme et holisme, entre sous-socialisation et sur-socialisation. Elle a fait l’objet de propositions théoriques originales telles que la force des liens faibles, les trous structuraux (i.e. l’absence de contacts directs entre les contacts d’ego), la clôture relationnelle (i.e. la cohésion du groupe via la connexion de chacun à plusieurs autres membres du groupe), etc. Et elle a conduit à de nombreux développements méthodologiques comme les mesures de centralité, la délimitation des blocs du réseau, ou encore l’invention d’une analyse économétrique adaptée à ce type de données. Néanmoins en dépit des travaux nombreux, brillants et féconds, peut-on dire que l’on connaisse bien les relations sociales, qui constituent bien la matière première de cette plus si nouvelle sociologie des réseaux ? Même si des progrès ont bien sûr été faits dans la maîtrise de cette matière complexe et mouvante, elle reste encore mal connue.

    L’ouvrage La vie en réseau. Dynamique des relations sociales de Claire Bidart, Alain Degenne et Michel Grossetti permet justement de combler ce manque. Il ne propose pas comme les travaux mentionnés ci-dessus une grande « thèse » brillante, unique, définitive sur les mécanismes de formation des réseaux ou sur les conséquences de la position relationnelle. Mais il permet de faire le point sur nos connaissances sur les relations en exploitant deux enquêtes originales particulièrement riches, lesquelles collectent les relations des enquêtés, leurs caractéristiques, leurs origines et les réseaux dits « égocentrés » formés par les relations entre les contacts d’égo.

    Les auteurs combinent pour cela deux types d’enquête, une enquête menée dans la région de Toulouse sur un échantillon plus large de 400 enquêtés en 2001 et une enquête en panel plus approfondie portant sur un échantillon plus étroit de 90 jeunes de Caen en classe terminale de lycée (section ES), de bac professionnel ou en stage d’insertion en 1995, réinterrogés en 1998, 2001 et 2004. Les techniques de collecte des contacts de l’enquêté (appelées générateurs de noms) reposent sur la déclinaison de contextes (travail, loisirs, famille, etc.) et la collecte des personnes dans ces contextes avec qui l’on parle plus que les autres (panel de Caen) ou sur une liste de situation où l’on sollicite des proches (dîners, discussions intimes, aide pour le bricolage, etc.). Elles permettent à partir de deux échantillons de taille limitée de recueillir des informations sur la population beaucoup plus importante des contacts des enquêtés, 11 000 pour l’enquête du Sud-Ouest, 7 000 dans le cas du panel de Caen. Il importe de souligner le travail considérable nécessaire à la réalisation d’une telle enquête, non seulement pour rendre hommage aux auteurs et à leurs nombreux collaborateurs, mais aussi pour prendre conscience du coût d’une analyse approfondie des relations personnelles et de la constitution de réseaux égocentrés. Dans le panel de Caen, la collecte des relations de chaque enquêté à chaque vague pouvait ainsi nécessiter jusqu’à une dizaine d’heures d’entretien et retrouver les enquêtés tous les trois ans a nécessité une grande ingéniosité et parfois des déplacements lointains.

    Au prix d’une enquête particulièrement méticuleuse, les auteurs nous font entrer dans la complexité de la matière relationnelle. Les analyses de réseau les plus courantes, en général des analyses de réseau complet, reposent sur une très forte standardisation a priori du type de contact et de la liste des contacts possibles. Le dispositif souple de collecte par contextes ou par situations relationnelles montre au contraire la diversité des manières d’être en relation et conduit à relativiser la pertinence des indicateurs les plus courants et à montrer leur non-recoupement : fréquence, intensité émotionnelle, services échangés, intimité. L’ouvrage ne se limite pas seulement à déconstruire ce que l’on croyait connaître des relations – comme pouvait le faire principalement l’ouvrage proche par la méthodologie de Maurizio Gribaudi (dans l’ouvrage collectif qu’il dirige, Espaces, temporalités, stratification. Exercices sur les réseaux sociaux, Ehess, 1998) – mais œuvre patiemment à la construction d’un corps de savoir.

    Il contient tout d’abord des résultats qui confirment largement nos connaissances sur l’analyse des relations, notamment celles établies à partir des enquêtes Contacts (1983) et EPCV (1997). Les relations se nouent dans un périmètre spatial limité (à moins d’une heure de trajet) et se renouvellent fortement au début de l’âge adulte pour se stabiliser ensuite. Les relations sont stratifiées socialement selon une forte logique d’homophilie sociale. Tant le volume de relations que les avantages (aide, soutien) qu’elles permettent sont corrélés avec le statut socio-professionnel ou le volume de capital culturel. Même si pour ne pas noircir le tableau, les auteurs montrent aussi comment dans des cas singuliers, des relations singulières permettent de surmonter des situations de misère économique, sociale, voire de détresse psychique, il n’en demeure pas moins que dans l’ensemble les relations, loin d’être un mécanisme compensateur à la dynamique inégalitaire, favorisent plutôt un processus d’inégalités cumulatives.

    Mais l’ouvrage contient aussi une démarche méthodologique et des résultats nouveaux sur plusieurs domaines qui étaient pour l’instant peu explorés. La première innovation méthodologique consiste en une comparaison et une typologisation des réseaux égocentrées de relation. En effet, ce qui pourrait apparaître surprenant, l’analyse de réseau reste assez mal armée pour l’instant pour comparer des réseaux différents entre eux, en particulier dès lors que le nombre et la nature des relations diffèrent. La pratique la plus courante consiste dans la littérature à comparer des positions individuelles ou collectives (les blocs) au sein d’un même réseau, ou à comparer des réseaux très homogènes, en général sur la même population à plusieurs dates. L’ouvrage au contraire s’attelle à la comparaison des 287 réseaux égocentrés collectés dans le cadre de l’enquête de Caen, complétée par l’étude plus limitée des 399 réseaux du Sud-Ouest – moins mobilisés car limités aux seules relations entre les cinq principaux contacts des enquêtés. Pour cela les auteurs procèdent la fois à une analyse qualitative des interviews, à une exploration méticuleuse des graphes de réseau (une vingtaine de graphes, très clairs, sont présentés dans l’ouvrage) et enfin à une classification ascendante hiérarchique fondée sur une quinzaine d’indicateurs sur les propriétés de chaque réseau (taille, densité, nombre de triangles, etc.). Ils obtiennent quatre types de réseau : les réseaux denses (où tous les contacts d’ego se connaissent), les réseaux centralisés (où une personne, souvent la compagne ou le compagnon ; joue le rôle d’intermédiaire entre les contacts), les réseaux dissociés (où les contacts d’ego se connaissent peu) et enfin les réseaux composites (où l’on trouve plusieurs ensembles obéissant à différentes logiques).

    Le deuxième apport tient à l’analyse de la dynamique temporelle des relations. En raison de leur coût, les enquêtes sur les relations, en particulier celles portant sur les relations égocentrées, sont généralement synchroniques. Depuis quelques années, sous l’impulsion de Tom Snijders et de son école à Groeningen, s’est développée une économétrie de la dynamique des réseaux (cf. T. Snijders, « The Statistical Evaluation of Social Network Dynamics », Sociological Methodology, 31, 361-395, 2001). Mais celle-ci concerne avant tout des réseaux complets, en général les relations d’amitié au sein d’un ensemble clos, comme un lycée, plus faciles à collecter. L’analyse dynamique des réseaux égocentrés ne fait ici que commencer par des résultats descriptifs simples mais prometteurs. L’ouvrage permet ainsi de mesurer l’importance du turn-over relationnel, phénomène rarement mesuré : 40% des contacts signalés ne sont plus mentionnés lors de l’enquête suivante trois ans plus tard. Un facteur simple explique la perte de relations : la disparition du contexte. Mais la disparition d’un contexte unique n’entraîne pas nécessairement une telle destinée. Le passage à l’âge adulte voit des phénomènes de découplage et de singularisation. Les relations inscrites dans un seul contexte (le lycée par exemple) se transforment en relations inscrites dans plusieurs contextes ou même en relations autonomes. Plus généralement cette étape de la vie est marquée par une tendance à la diminution de la densité relationnelle et éventuellement lorsqu’il y a mise en couple par une logique de centralisation, ou au contraire de dissociation plus grande encore lorsque le couple se sépare.

    On voudrait terminer en soulignant certaines limites de l’ouvrage. Il ne s’agit pas à proprement parler de critiques, l’ouvrage étant fort riche, mais plutôt d’une invitation d’une part à approfondir l’exploitation des enquêtes au-delà de cet ouvrage et d’autre part à inventer d’autres dispositifs d’enquête pour analyser les formes relationnelles que celui utilisé ne permet pas de voir. Une analyse plus poussée des déterminants sociodémographiques des types de réseau égocentré (dense, centralisé, etc.) et des dynamiques relationnelles (renouvellement, découplage, singularisation, centralisation, densification, etc.) et des avantages que ces formes relationnelles permettent d’obtenir serait de nature à montrer, au-delà de notre intérêt pour la matière relationnelle, la plus-value à entreprendre une enquête aussi lourde dans le cadre d’autres problématiques. Deux phénomènes relationnels manquent un peu. Les relations de travail sont encore très peu documentées, ce qui tient à la fois à la période de la vie enquêtée (panel de Caen) mais aussi au protocole d’enquête qui ne permet pas de recueillir les relations strictement professionnelles. Or l’on manque de travaux qui étudient conjointement celles-ci et les relations personnelles. Un choix est en général effectué en amont de privilégier les premières ou les secondes. Deuxièmement, les relations électroniques bien que mentionnées comme nouvelle manière de conserver des liens sont peu analysées pour elles-mêmes. La dernière vague de l’enquête du Panel de Caen (2004) débute avant la montée en puissance des réseaux sociaux électroniques. Or ces dispositifs ne sont pas seulement comme Facebook des conservatoires de lien mais aussi des lieux de création de liens, avec les plate-formes de rencontres, qu’elles soient amoureuses, sexuelles, amicales, thématiques (sportives, culturelles, etc.), de voyage. Il serait intéressant de voir si les rencontres online et offline ont le même destin et si elles se mélangent les unes avec les autres.

    L’ouvrage, vivant et très agréable à lire, écrit d’un seul tenant sans différence de style est à recommander vivement à tous ceux qui s’intéressent aux relations et surtout à conseiller à tous ceux qui s’apprêtent à coder (trop rapidement) les relations par une variable binaire 0-1, non pas pour les retenir dans cette nécessaire étape de réduction mais pour mieux les faire réfléchir à sa signification.

     

    Olivier GODECHOT

    Sciences Po, MaxPo et OSC-CNRS

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