olivier godechot

Août 2012 | Olivier Godechot, interviewé par Séverine Leboucher« Le poids croissant de la finance dans l'élite salariale française », Banque et stratégie, n°305, 14-16

 

Lors de vos recherches, vous avez étudié l’évolution de la composition de l’élite salariale française sur longue période. Que vous ont-elles appris concernant les professionnels de la finance ?

Pour bien spécifier la nature des résultats, il faut tout d’abord préciser le champ de mon étude. Il s’agit de recherches quantitatives récentes, à partir des données sur les salaires du secteur privé en France entre 1976 et 2008. Elles sont très précises et même exhaustives depuis 1994 mais ne comprennent pas les éléments de rémunération non salariaux comme les bénéfices commerciaux des entrepreneurs individuels, les revenus des professions libérales, les stock-options ou les actions gratuites.

L’étude de ces données fait apparaître une évolution dans la composition de l’élite salariale française. Les élites traditionnelles du monde économique, à savoir les P-DG, perdent du terrain par rapport aux cadres administratifs. Si l’on considère le fractile des 0,01 % les mieux payés, on découvre que la part des P-DG est passée d’environ 60 % à 20 % en une quinzaine d’années. Les dirigeants de PME restent bien payés mais ont été dépassés par d’autres catégories de salariés. Le secteur des services, en particulier ceux aux entreprises comme le conseil, a très nettement augmenté sa part. L’évolution la plus spectaculaire concerne les salariés de la finance (hors assurance et immobilier), dont la part dans les 0,01 % les mieux payés passe de 5 à 38 %. Il reste toutefois difficile de savoir précisément de qui il s’agit : les cadres des marchés financiers, nouvelle catégorie introduite en 2003 contribue à une part de cette évolution, mais il n’est pas certains que les responsables de salle de marché ou de business units soient comptabilisés sous cette dénomination. Or il s’agit des collaborateurs les mieux payés des banques.

 

Cette transformation des élites salariales a-t-elle un impact sur la structure de l’ensemble des salaires ?

Un autre résultat important est l’augmentation des inégalités globales. Ce phénomène n’est visible que si l’on prend en considération les plus hauts niveaux de salaires. Ainsi, entre le salaire correspondant au seuil inférieur des 10 % les plus riches et celui correspondant au seuil supérieur des 10 % les plus pauvres, le rapport reste relativement constant au cours des trente dernières années. En revanche, si l’on considère les millimes, c’est-à-dire les 0,1 % les plus pauvres et les plus riches, on constate une augmentation sensible des inégalités à partir du milieu des années 90. Ainsi, les 0,1 % les plus riches voient leur part au sein de la masse salariale passer de 1,2 % à 2 % en 12 ans, soit un quasi doublement. De même, alors que 90 % des salaires n’ont presque pas progressé sur la période, les 0,01 % les plus riches ont bénéficié d’augmentations de 10 % par an en moyenne. Lorsque l’on décompose cette hausse des inégalités, on s’aperçoit qu’elle a profité pour moitié au secteur de la finance en France. Au Royaume-Uni, cette contribution de la finance à la croissance des inégalités salariales atteint même 70 %, selon des recherches similaires aux miennes. Le phénomène serait moins marqué aux Etats-Unis (30 %), du fait, peut-être, d’une hausse des inégalités plus ancienne et plus généralisée à l’ensemble des secteurs. Cette contribution reste toutefois très conséquente quand on pense que la finance ne représente que 5 % des salariés américains.

 

Dans quelle mesure la non prise en compte des stock-options dans vos calculs change-t-elle vos résultats ?

Au vu des estimations que j’ai pu me procurer, cela ne change pas beaucoup mes conclusions. Les stock-options ont eu un impact important entre 1997 et 2002 : les P-DG s’en sont attribués sans trop de retenue et avec assez peu de contre-pouvoir. Petit à petit, les actionnaires ont repris la main et réduit le recours à ce mode de rémunération. Aujourd’hui, l’attribution d’actions gratuites, plus simples à évaluer, est plus courante. Au final, la part de la finance est peut-être un peu surestimée dans mes recherches mais il faut aussi tenir compte de l’attribution de stock-options aux salariés de la finance, qui existe également.

 

Qu’est-ce qui, selon vous, a conduit à cet accroissement des inégalités à partir du milieu des années 90 ?

Cette augmentation s’est faite en deux temps : entre 1995 et 2000 puis, après une période de stabilisation, entre 2003 et 2007. Mes données s’arrêtent en 2008 et je n’ai donc pas de vue sur l’effet de la crise. Les 100 plus hautes rémunérations de la finance ont été multipliées par huit en douze ans, passant de 500 000 à 4 millions d’euros, et cette évolution est très fortement corrélée à la variation des volumes négociés sur la place financière parisienne.

Plusieurs interprétations du phénomène sont possibles. On peut tout d’abord considérer que la hausse de la concurrence, dans un contexte de hausse de l’activité, aurait dû permettre de limiter les hausses des rémunérations, pour une quantité et une complexité du travail qui restent somme toute similaires. On serait donc en situation de rente, caractérisée par le dysfonctionnement de certains mécanismes de marché. Une autre interprétation veut qu’il y ait des justifications économiques fondamentales au lien entre volumes et salaires : dans un univers où les différences de productivité existent, l’entreprise aura tendance à donner au trader un peu meilleur que les autres, beaucoup plus de flux à gérer. S’il n’est que 0,1 % plus productif, il pourra recevoir un portefeuille deux fois plus gros. Il pourra ainsi gagner beaucoup plus : ce mécanisme crée une hiérarchie des bonus très pentue.

 

Quelle interprétation privilégiez-vous ?

Je ne partage pas véritablement cette dernière interprétation car elle suppose une connaissance de la productivité des collaborateurs qui n’est pas en phase avec ce que je connais de l’industrie financière. Je propose également d’autres mécanismes explicatifs, fondés sur des mécanismes de type « hold up », comme je l’explique dans mon ouvrage Working Rich. Certains salariés de l’industrie financière ont la possibilité de s’approprier une part de l’activité, alors qu’ils n’y ont contribué que marginalement. Cette appropriation peut porter sur leur connaissance des produits et des logiciels, leurs relations commerciales, leurs liens avec les autres collaborateurs… Par exemple, un trader sur options qui part à la concurrence emporte avec lui une grande partie du cœur de métier de son ancienne banque, alors qu’il ne transfère fondamentalement que le métier qu’il a appris. De même, pour un chef d’équipe qui peut entraîner avec lui ses collaborateurs, qui, eux, génèrent la performance. 

Ce mécanisme d’appropriation contribue, selon moi, au caractère structurellement élevés des rémunérations dans la finance. Le secteur a pour l’instant du mal à prévenir ce type de « braconnage » parce que les dispositifs de protection classiques, comme les clauses de non concurrence, sont peu utilisés et fonctionnaient relativement mal.

 

La crise, en réduisant les volumes échangés, peut-elle freiner ce phénomène ?

Jusqu’à présent, les crises n’ont eu que des effets très conjoncturels sur les rémunérations. Elles ont légèrement baissé après la faillite de LTCM en 1997 et la crise des marchés émergents en 1998, mais rattrapent leur retard dès l’année suivante. De même en 2002, un coup de frein a été enregistré suivi par un redémarrage en 2003. 2008 a été une mauvaise année, 2009, une excellente. Je n’ai pas de vision claire de ce qui se passe en ce moment. Il n’est pas impossible que l’on ait atteint un plafond à l’expansion de la sphère financière et que la crise ait des conséquences un peu plus durables. Mais pour l’instant, je ne vois qu’une crise conjoncturelle, de celles qui ne freinent pas durablement les rémunérations.

 

Les réglementations mises en place pour encadrer les rémunérations peuvent-elles changer la donne ?

Elles modifient essentiellement la forme des bonus mais pas vraiment leur montant. Ces régulations ont été pensées comme si l’unique problème posé par les rémunérations était d’inciter les traders à prendre trop de risques. Mais les risques engendrés par les bonus sont bien plus larges. Ils ont par exemple un impact sur la comptabilité : les choix de valorisation réalisés par l’entreprise dans le cadre d’une comptabilité en mark-to-model sont pris par des collaborateurs qui ont a minima intérêt à ne pas retenir l’hypothèse la plus pessimiste pour leurs bonus.

Le second risque, pour l’instant diffus, est d’ordre social. Le mouvement d’occupation de Wall Street, le sentiment anti-finance grandissant, le climat social dégradé au sein des banques elles-mêmes, les résultats électoraux sont des indicateurs de ce risque, pour l’instant non pris en compte par les réglementations et les dirigeants.

 

Ce changement sociologique au sein de l’élite salariale a-t-il des conséquences ?

Je formule l’hypothèse que, lorsque l’élite salariale était un monde assez homogène composé de P-DG qui se connaissaient et qui constituaient un interlocuteur unique  – le patronat – pour l’opinion publique, un sentiment de devoir collectif pouvait les animer et les pousser à une relative modération dans les rémunérations qu’ils s’attribuaient. Ce n’est bien entendu qu’une hypothèse très difficile à tester pour l’instant. Les financiers, au contraire, constituent un groupe plus éclaté, plus individualiste pour lequel ce devoir de responsabilité s’estompe. Quand les P-DG se sont vus dépassés par les financiers – mais aussi les sportifs – en matière de salaire, ils ont mis fin à cette autodiscipline, d’autant qu’ils s’estiment souvent plus importants qu’eux. Cette hétérogénéité accrue de l’élite salariale a ainsi pu contribuer à l’inflation constatée des rémunérations. Ce mécanisme a par ailleurs pu commencer au niveau des P-DG de la finance, dont la rémunération est parfois inférieure à celles versées en salles de marchés. Cette absence de congruence entre hiérarchie formelle et hiérarchie salariale est problématique. Elle a en particulier conduit les P-DG de banques américaines à fortement augmenter leur salaire. C’est moins vrai en France où les P-DG de la finance continuent à ne pas être les mieux payés de leur établissement.

 

La montée en puissance des financiers dans l’élite salariale a-t-elle eu des conséquences géographiques ?

Elle transforme en effet les inégalités spatiales, en renforçant considérablement la prééminence de l’Ile-de-France sur le reste du territoire en matière de hauts salaires. Alors qu’il y a 30 ans, les provinciaux représentaient 40 % des 0,1 % les plus riches, ils sont moins de 20 % aujourd’hui. En revanche, un département comme celui des Hauts-de-Seine fait un bon de 5 à 35 % du millime le plus riche. On trouve davantage de working richs dans les Hauts-de-Seine que dans toutes les régions hors Ile-de-France.

Par ailleurs, alors que les inégalités entre le millime le plus riche et le millime le plus pauvre sont restées stables en province, elles ont fortement augmenté en Ile-de-France. Autrement dit, l’essentiel de la hausse des inégalités en France provient d’Ile-de-France. Ces phénomènes sont alimentés par le processus de financiarisation de l’économie, puisqu’un tiers de cette évolution est due à la hausse des salaires dans la finance.

 



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