olivier godechot

Jeudi 14 Avril 2011 | Le point, "Le hold up des traders"

Le Point, no. 2013 - Economie, jeudi, 14 avril 2011, p. 86

Le hold-up des traders

Le Point : Les salaires dans la finance continuent d'être extrêmement élevés. Comment la rémunération des traders est-elle fixée ?

Olivier Godechot : Elle est constituée d'un salaire fixe et d'un bonus variable. L'enveloppe totale des bonus de l'ensemble des collaborateurs est calculée en fonction des résultats du département, selon une formule qui varie totalement d'une activité à l'autre. Elle n'est pas non plus proportionnelle aux résultats individuels de chacun. Il y a certes un lien, mais en général très lâche. Enfin, le montant n'est pas lié au fixe : suivant les cas, le salaire peut être multiplié par 2 ou par 10 ! Sous la surveillance du chef de salle de marché, le chef d'équipe décide de façon subjective, discrétionnaire et totalement confidentielle, la somme qu'il donnera à chacun.

Alors pourquoi maintenir de telles parts variables ?

Cela n'a pas été pensé comme une politique de ressources humaines élaborée pour régler un problème de productivité, ni, contrairement à ce qui a été dit, comme une politique d'incitation. En fait, il s'agit d'une pratique mise en place progressivement, et plus ou moins imposée par la base. Le principal élément déclencheur a eu lieu à la suite du changement de statut des banques d'affaires des pays anglo-saxons, dans les années 80. En devenant des sociétés par actions, ces établissements n'offraient plus à leurs collaborateurs l'espoir de devenir partners et d'accéder au capital de l'entreprise. Le seul moyen de les fidéliser était d'être plus généreux que les concurrents. Pourquoi les institutions bancaires tiennent-elles tant à conserver leurs traders ? Dans une industrie classique, les salariés qui quittent leur entreprise partent avec leur savoir-faire. Dans le monde de la finance, ils emportent avec eux une partie de l'activité, savant mélange de compétences, clients, parts de marché et technologies. Il existe une interprétation héroïque de cette perte : les traders sont des personnes hors norme qui font un métier hors norme et doivent être rétribuées à la hauteur de leurs supposés dons. Mon interprétation est celle d'un « hold-up ». Selon moi, le trader accumule un savoir-faire à partir d'éléments collectifs pendant qu'il est en poste, puis le transforme en savoir-faire individuel. Il s'approprie des technologies collectives qui vont au-delà de ses propres talents. Plus sa capacité à persuader son employeur que son départ vaut « menace de malheur » est grande, plus il se trouve en condition de négocier une meilleure rémunération.

Depuis la crise, de nouvelles régulations sont apparues. Ont-elles limité les risques ?

Jusqu'en 2007, le bonus était traditionnellement distribué en cash. Depuis la crise, on a tenté de passer à des formes de rémunération moins favorables à la prise de risques. La première option consiste à remplacer le cash par des actions. Mais elle a progressivement été dénaturée, puisque certaines institutions financières se mettent à verser l'équivalent des actions en cash. L'autre option est de différer le versement de la part variable. Elle permet, si les résultats obtenus par les traders ne sont pas pérennes, de ne pas verser de bonus l'année suivante. C'est le principe du malus. Et elle incite les collaborateurs à rester pour empocher leur part variable. Mais ces malus sont finalement peu appliqués : ils ne concernent généralement que les cas de fraude ou d'incartades établis. Il me semble qu'on a oublié de se poser deux questions avant d'établir ces normes : premièrement, de définir exactement le métier de trader, pour déterminer qui ces normes concernaient; ensuite, de se demander en faveur de qui on déposséderait les traders : les actionnaires, par exemple, n'apparaissent pas plus légitimes. Plutôt qu'à une politique de régulation, je suis pour ma part favorable à une politique d'imposition. Et peu importe qu'elle soit ciblée sur le secteur bancaire ou que ce soit une taxation plus générale : parmi les 1 000 salariés les mieux payés, 40 % travaillent dans la finance.

Propos recueillis par Anne-Noémie Dorion



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