olivier godechot

Mars 2010 | Options

Godechot Olivier, propos recueilli par Valérie Géraud, 2010, « Traders. "Hold-up" sur les actifs et les profits », Options, n°555 / Mars 2010, 21.

Point de vue

Olivier Godechot

Sociologue, chercheur au CNRS (Centre Maurice Halbwachs), enseignant à l'ENS et à l'EHESS.

Propos recueillis par Valérie Géraud

Olivier Godechot a notamment publié «Les traders», éd. La Découverte, Paris 2001, éd. poche 2005) et «Working rich, salaires, bonus et appropriation du profit dans l'industrie financière» (La Découverte, 2007).

Traders

Hold up sur les actifs et les profits

Des bonus qui atteignent aisément jusqu'à dix ans de salaire: comment la finance en est-elle arrivée là, et pourquoi ces pratiques sont-elles difficilement régulables?

«Le sauvetage des banques et du secteur financier par les pouvoirs publics a permis aux banques de faire des bénéfices exceptionnels en 2009. Les banques pouvaient en effet emprunter peu cher sur le marché interbancaire et prêter très cher aux entreprises. Mi-2009, un journaliste a remarqué que BNP-Paribas, qui n'avait pas versé de bonus au titre de 2008 provisionnait un milliard et en a déduit qu'il s'agissait de l'enveloppe de bonus. Le débat public et l'intervention politique ont conduit la BNP à différer le versement de cette enveloppe sur plusieurs années. La moitié de l'enveloppe 2010, soit 500 000 euros, vient d'être versée aux 4000 opérateurs financiers de BNP Paribas, l'autre moitié sera versée l'année prochaine et s'ajoutera à l'enveloppe 2010. Il n'y a donc aucune surprise : les banques font ce qu'elles avaient annoncé. Au cours de cette crise, pour réguler les rémunérations et limiter la prise de risque, les pouvoirs publics n'ont fait que répéter à intervalle régulier les mêmes mesures, à savoir l'échelonnement des bonus, mesures déjà plus ou moins déjà pratiquées par les banques elles-mêmes. La seule nouveauté, qui reste juridiquement fragile, consiste à rendre les bonus différés conditionnels aux résultats. L'échelonnement des bonus peut certes permettre aux banques de «fidéliser» leurs équipes de traders, et les contraindre à des visions de plus long terme, à la fois dans leur pratique professionnelle et dans la gestion de leur carrière, mais même si le niveau des rémunérations s'en trouvait quelque peu modéré, sa nature ne change pas : là où dans l'ancien système, un opérateur pouvait en cas de pertes perdre un an de bonus, il pourrait au maximum en perdre deux dans le nouveau système.

Les bonus élevés ont donc toutes les chances de perdurer et avec eux l'enrichissement rapide d'une petite minorité. Il faut néanmoins penser les membres de cette minorité comme des salariés, sinon on ne comprend pas leur position dans le travail, ni comment ils réussissent à obtenir ce pouvoir et ces salaires. Leur situation est le produit d'un grand nombre de facteurs, en particulier, le gonflement de la sphère financière, et leur place au coeur du phénomène et des organisations. Ils se sont retrouvés à des postes stratégiques, avec un monopole d'exploitation sur des avoirs, un accès direct et un droit d'usage sur ces fonds, qui les ont placés au centre du pouvoir. Les opérateurs ne sont pas légalement parlant propriétaires des portefeuilles d'action qu'ils gèrent, mais comme ils se trouvent dans une position clé pour les exploiter (avec le support du travail de beaucoup d'autres salariés, le back office notamment), ils acquièrent le pouvoir de transporter avec eux le potentiel de valorisation que ces actifs représentent, et celui d'exiger une part de la valorisation créée par leurs transactions. Ils développent un rapport particulier aux clients, aux actifs qu'ils gèrent, aux équipes, et se sentent parfois en droit de s'affranchir de toute tutelle. Certains chefs de salle ont montré qu'ils avaient le pouvoir de déplacer l'activité financière de leur employeur s'ils décidaient de partir avec leur équipe! C'est ce pouvoir qu'ils font payer au prix fort : la fragilité de l'activité financière n'est pas seulement due au marché mais aussi à l'assise humaine de cette activité, et elle nous coûte cher à tous...

Il me semble aussi que l'inflation de certains revenus dans la finance a eu une influence sur celle des revenus des hauts dirigeants dans tous les secteurs, et que le modèle sert désormais de matrice partout où des équipes sont réunies pour gérer des risques financiers au nom de l'entreprise- dans l'énergie par exemple. Les entreprises ne semblent pas vraiment remettre en cause de telles pratiques. Contrairement à ce qu'elles peuvent prétendre, ni l'émulation, ni le talent, les compétences ou le mérite ne justifient des écarts de salaires aussi énormes avec les autres salariés. En avalisant une division du travail qui installe ces minorités dans une position clé, les entreprises entretiennent un système, qui assure une rente de situation à une élite salariale qui a su tirer son épingle du jeu. Cette nouvelle catégorie de personnes devenues riches grâce au salariat négocie des conditions de rémunérations qui garantissent des bonus, stock options ou autres avantages bien supérieurs à des rémunérations fixes déjà très confortables, et les remettre en cause serait d'ailleurs complexe du point de vue juridique.

Quant aux États, à l'image de ce qui se passe en France, ils pourraient indéniablement revoir leurs politiques fiscales pour imposer une répartition plus juste des richesses: mais depuis des années, ils cèdent au contraire aux pressions des plus riches. Pour l'heure, hors effet d'annonce électoraliste, rien n'indique qu'il y ait une réelle volonté politique des Etats d'intervenir sur ces pratiques...



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