olivier godechot

BROSSARD Baptiste, 2007, « Compte rendu de l'ouvrage de Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l'économie, Paris, Seuil, "Liber", 2000 ».

Les structures sociales de l'économie

De Pierre Bourdieu, Seuil, Paris, 2000

 

Compte rendu de lecture

Baptiste Brossard, M2 ETT

 

 

Les structures sociales de l'économie est un ouvrage recoupant une double ambition. Il s'agit à la fois d'accorder au « terrain », c'est à dire aux matériaux recueillis empiriquement (statistiques, études de documents, entretiens, observations, etc.), une importance fondamentale, tout en affichant une visée théorique très ambitieuse. L'objectif est de repenser ainsi complètement les notions de base de l'économie classique, au regard des avancées en sciences sociales. Ceci afin de proposer une sorte de paradigme économique alternatif, fondé sur des méthodes rigoureuses d'observation de la réalité sociale et non sur des raisonnements philosophiques plus ou moins abstraits. Ainsi, les conceptions principales de la science économique, par exemple celle d'un individu complètement rationnel, calculant objectivement les avantages et inconvénients du marché pour trouver le meilleur rapport qualité-prix, les théories de l'offre et la demande..., sont remises en question. Et, comme prévu, un travail d'enquête important servira d'appui à cette réflexion, l'exemple du marché de l'habitat pavillonnaire dans les années 1980.

 

L'introduction du livre annonce ce projet de critique de la science économique. Pierre Bourdieu cherche à montrer que l'économie - et donc les économistes - considère sa vision du monde, de l'action, de l'individu, comme universelle, dans le sens où cette vision serait naturellement inscrite dans la nature humaine. Cette erreur de base - le scholastic bias -explique le non recours des économistes à l'histoire, à la sociologie, qui sont des disciplines relativistes. Par ailleurs, une telle naturalisation des comportements donne aux économistes une portée politique importante, et dangereuse, car elle tend à affirmer que l'ordre social en vigueur, et le fonctionnement économique actuel, sont naturellement légitimes.

 

Il s'ensuit une analyse approfondie du « marché de la maison individuelle », vue sous l'angle d'une construction sociale et des relations sociales qui interragissent : l'auteur aborde une à une les différentes « structures » du marché, structure de l'offre, de la demande, des pouvoirs locaux. Puis une partie plus ethnographique consiste en l'observation de relations clients - vendeurs de maison individuelles.

Au fur et à mesure, les éléments sociaux sous jacents aux phénomènes économiques s'énumèrent : de la construction symbolique de l'habitat pour les acheteurs (l'imagerie, la symbolique de la maison individuelle), du rôle de l'Etat, à l'espace des entreprises, jusqu'aux recrutements des vendeurs ou même les formations des agents influents dans les possibilités de financements des prêts.

Le but de ces démarches est de montrer que les phénomènes économiques sont régis par des structures sociales, qu'il faut déceler, pour s'en servir à la manière d'une grille de lecture pour mieux comprendre et lire ces phénomènes. De cette position structurale profondément instructive, on peut toutefois regretter la récurrence de catégories de classements analytiques très axés « verticalement », c'est à dire essentiellement axés sur une opposition entre dominants et dominés, notamment dans les traitements statistiques. Cette dichotomie régulière, bien que fondée sur une réalité certaine, est peut être à affiner, pour ne pas risquer d'écarter d'autres processus annexes, voire tout aussi importants et probablement plus complexes.

S'il s'accroche au raisonnement poursuivi, le lecteur comprend au fil des lignes qu'un marché ne s'explique pas par des lois universelles, et que les individus ne sont pas rationnels au sens d'un calcul mathématique sous jacent à l'action. Pour être entièrement appréhendé, un marché doit être contextualisé au sein de structures sociales historiquement situées. C'est ici qu'interviennent les méthodes issues des sciences sociales, qui permettent de nuancer certaines règles traditionnellement admises comme immuables, en prenant en compte des données réalistes. C'est une partie de la réalité sociale qui est réintroduite dans la théorie économique.

Pour illustrer cette idée, Pierre Bourdieu donne l'exemple du succès des maisons Phenix dans les années 1980, qui, selon lui, ne peut se comprendre uniquement par un processus d'offre et de demande cohérent, mais aussi par l'origine sociale des vendeurs de l'entreprise Phenix. En effet, suite à divers mécanismes internes et externes à l'organisation, ces commerçants provenaient majoritairement de milieux populaires. Ainsi, comme l'offre de l'entreprise Phenix s'adressait spécifiquement aux classes populaires, l'interraction de vente se produisait de manière favorable à l'achat : contre coup microsocial des effets de structure, les attentes réciproque du vendeur et de l'acheteur potentiel étaient facilement cohérentes, renforcées par la facilité de relation qu'induit la proximité des habitus et manière de se comporter des deux parties.


L'ouvrage se conclut sur une synthèse du raisonnement poursuivi, rattrapé et attaché aux théories antérieures développées par l'auteur au cours de sa carrière : théories des champs, de l'habitus, et plus généralement au sein de l'approche bourdieusienne des inégalités sociales. Ainsi, on retrouve de nombreuses allusions à ses premiers terrains (la Kabylie, le Béarn), ainsi qu'à ses travaux plus théoriques, comme les méditations pascaliennes. Les structures sociales de l'économie, lues au regard de la carrière de Pierre Bourdieu, se voudrait être une synthèse de ses travaux, et aussi une attention portée aux futures générations, politiques et scientitiques.

 

Le lecteur intéressé par l'actualité politique, économique et sociale ne peut rester indifférent à cet ouvrage et à son ambition. La critique de concepts économiques, et de manières de concevoir le fonctionnement des marchés tellement fondamentales dans les décisions politiques et dans le sens commun actuel, est une remise en cause des bases même de l'organisation sociale. D'autant plus qu'au delà de la simple critique sont proposés des conceptions « alternatives », par exemple remplacer l'idée d'individu rationnel par celui d'individu « raisonnable », pour prendre un court exemple.

Si l'auteur garde une posture détachée et objectiviste tout au long de l'ouvrage, nous ne pouvons nier un engagement politique sous jacent, présent tant dans le choix de l'objet que dans son enjeu social au moment où il écrit et publie le livre. Cet engagement incite à la réflexion quant à la crédibilité des données de « terrain » : celles ci sont certes très rigoureusement recueillies, mais on peut se demander jusqu'à quel point les présupposés théoriques ont guidé l'enquête, et se sont instaurés comme biais qu'il aurait fallu soumettre à la réflexivité générale.

L'explicitation de cet engagement n'enlève toutefois rien à l'intérêt des Structures sociales de l'économie, permettant au contraire de démystifier le travail de recherche, et le resituer dans son contexte idéologique, ce qui est un avantage pour la lecture.

 

La conclusion de l'ouvrage se tourne ainsi vers l'avenir : les « principes d'une anthropologie économique », tels qu'ils sont titrés par leur auteur, visent à ouvrir aux sciences sociales les domaines d'étude habituellement réservés à l'économie, puis à en fixer les lignes directrices - et fondatrices. Une attention particulière est portée aux souffrances qu'occasionnent les distorsions de la réalité par l'économie (« la misère petite bourgeoise »), comme pour souligner les enjeux politiques d'une telle tache.

Une réorganisation des disciplines universitaires travaillant sur l'économique est quasi explicitement revendiquée, notamment une collaboration entre économistes et chercheurs en sciences sociales, qui est la manière la plus constructive d'interpréter ce livre. Ce n'est malheureusement pas la réception qui en a été faite dans les sphères économiques.



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