olivier godechot

BEAUBREUIL Thomas, 2006, « Compte rendu des ouvrages de Éric Maurin L'égalité des possibles et Le ghetto français, Seuil, « La république des idées », 2002 et 2004.

Éric Maurin, L'égalité des possibles et Le ghetto français, Seuil, "La république des idées", 2002 et 2004. Compte-rendu de lecture en vue de la validation de l'UE « sociologie économique » M2 ETT_ 2005/2006, sous la direction de M. Olivier Godechot, par Thomas Beaubreuil.

 

L'objectif réussi de ces deux ouvrages est de porter un certain nombre de résultats de recherches au delà la communauté scientifique afin de toucher un public plus large, de s'intégrer au débat d'opinion et de trouver en dernier lieu un débouché auprès des acteurs des politiques publiques. A cette fin, l'auteur formule en des termes accessibles au plus grand nombre, une série de positionnements sociologiques, économiques, politiques nets, vis-à-vis de questionnements constituant ce que l'on a coutume d'appeler les « grand débats » : évolution des conditions d'emploi, « moyennisation », « fracture sociale », « quartiers difficiles »... L'égalité des possibles et Le ghetto français se caractérisent formellement par le remarquable effort de pédagogie réalisé par Eric Maurin. Il faut les considérer comme un tout formant en deux étapes un exposé dense des travaux de l'auteur et de ses références. Le premier ouvrage enregistre les évolutions de la société française depuis vingt ans : massification scolaire et universitaire, évolution de la famille, féminisation du travail, tertiarisation de l'économie. Ces phénomènes sont certes connus mais selon l'auteur ce n'est pas le cas des mutations qu'ils engendrent dans la relation au travail et dans la perception des catégories sociales : la pénibilité physique liée aux emplois les plus disqualifiés dans l'espace de la production industrielle, cède le pas à une pénibilité plus psychologique dans l'espace économique tertiaire. La nouvelle condition salariale issue de la désindustrialisation se caractérise par une fragilisation du rapport de l'individu à l'emploi qui s'articule autour de trois sentiments : insécurité et vulnérabilité, isolement, injustice. Le sentiment de vulnérabilité est fondé sur l'augmentation objective de l'intensité des rythmes de licenciement et de réembauches. L'avènement de l'économie de service demande plus à l'individu qu'au groupe, elle est davantage tournée vers l'exploitation du singulier et isole le salarié d'autant plus qu'elle consacre la faiblesse des liens horizontaux entre travailleurs. Autrement dit : les dactylos et les métallos d'hier ont cédé le pas aux conducteurs de bus et aux gardes d'enfants ce qui entraîne une sollicitation de l'individu en tant que « personne » et une diminution de la lisibilité de la catégorisation sociale. La fragilisation des relations d'emploi ne concerne pas que les ouvriers et les jeunes, elle concerne également les cadres et les plus âgés ; ce qui infirme les thèses et représentations d'une société duale : avec d'un côté ceux qui ont un emploi, d'un autre les chômeurs. Les frontières entre les deux statuts sont plus poreuses qu'avant et le passage de l'un à l'autre est de plus en plus transitoire. Dans Le ghetto français, l'auteur effectue la même opération en refusant la vision d'un espace social et résidentiel divisé en deux parties, avec d'un côté, une minorité d'exclus vivant dans les cités « sensibles », d'un autre, le reste de la société. Selon ses mots, l'une des principales fins de ses travaux est de clarifier le débat sur les mutations des catégories sociales. Il se positionne ici de façon explicite contre l'idée d'une moyennisation et s'inscrit dans la tradition du « retour des classe sociales ». Néanmoins, Eric Maurin ne se borne pas à l'établissement de ce constat et propose en conséquence une redéfinition des politiques publiques. Le flou de la perception des catégories, lié à l'apparence d'une moyennisation et à l'image d'une société sans classes qui en découle, masque la permanence des inégalités. Malgré leurs transformations, elles demeurent, mais peut-être de manière moins visible. La position des individus et des familles dans la hiérarchie des salaires et des revenus est tout aussi persistante aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Dans les années quatre-vingt-dix les familles pauvres sont plus exposés au risque de devenir pauvres d'une année à l'autre que dans les années quatre-vingts et inversement pour les familles riches. En conséquence, la société reste traversée par les distances de classes mais ces dernières ne sont plus constituées par la division du travail. De fait, l'auteur cherche a démontrer la nécessité de préserver, malgré tout, le projet politique de justice et de protection sociale mais en l'adaptant d'avantage aux « personnes » et moins aux catégories de travailleurs. Cela constituerait une forme de pragmatisme de l'Etat providence qui conditionnerait sa légitimité. Nous voyons bien où cherche à en venir Eric Maurin : il se prononce, en tant qu'économiste, pour la nécessité des politiques publiques car les inégalités demeurent, cependant, il s'exprime également contre la persistance des traditionnelles organisations de défense des anciennes catégories structurées (CGT...). Selon l'auteur redéfinir de la sorte la priorité des politiques publiques sociales revient à réduire l'intérêt de la correction des inégalités de fait, il faut se concentrer sur l'égalité des possibles. Dans cette perspective, l'école joue un rôle central bien que pour l'économiste, elle ne soie pas, contrairement aux théories de la sociologie de l'école des années soixante, la cause en elle-même de la reproduction des inégalités. Les inégalités économiques des contextes scolaires -revenus des familles, logements et différenciation résidentielle - doivent également être envisagées. La redistribution doit se concentrer non pas sur une énième réforme du système éducatif mais sur la correction, à la racine, des déficits familiaux de capitaux économiques et sociaux. Le ghetto français s'attaque précisément et conjointement aux relations d'interdépendances entre les revenus, le logement et la réussite scolaire. Quels éléments de clarification peut-on apporter au débat public sur les ségrégations urbaine et scolaire ? Que peut-on dire des formes de la coexistence sociale sur l'ensemble du territoire ? Le territoire agit comme le révélateur, la matérialisation physique des « nouvelles inégalités » en relation avec la territorialisation de l'action publique et la situation/représentation des zones urbaines sensibles. Si la catégorie est de plus en plus présente chez tous les acteurs, elle n'en est pas moins trompeuse car elle met en avant certaines formes de ségrégations et en cache d'autres : les stratégies de contournement des quartiers « sensibles » motivées par la dynamique de « l'entre-soi ». L'auteur interprète la division sociale de l'espace comme une peur invisible du déclassement parcourant à des degrés divers toutes les couches de la société. La politique de la ville est l'illustration de cette vision erronée du corps social : elle ne cible que la partie immergée de la ségrégation résidentielle soit quelques quartiers en difficultés. Elle renvoie à une représentation qui sous-estime l'étendue des mécanismes de division sociale et se fonde sur l'idée fausse qu'il y aurait eu une poussée récente de la ségrégation résidentielle ayant crée cinq à six cents enclaves défavorisées dans un paysage homogène. Là encore, ces éléments sont à relier à la promotion d'une image duale de la société : minorité d'exclus séparée d'une majorité d'inclus, « France d'en haut/France d'en bas »... En réalité, les inégalités sont plus anciennes et plus générales : les indicateurs de ségrégation résidentielle révèlent d'une part une situation relativement fixe depuis quinze, vingt ans ; d'autre part, les processus de ségrégation dépassent le problème des « ghettos pauvres ». Ce qui implique au moins deux idées : d'un côté « un verrouillage général durable et silencieux des espaces et destins sociaux » soit la stabilité d'un type de société particulièrement compartimenté où la distance sociospatiale entre les groupes («tentation du séparatisme ») reste un principe structurant ; d'un autre, une ghettoïsation qui ne concerne pas qu'une minorité d'exclus (les classes moyennes et ouvrières quittant les quartiers populaires) mais constitue un processus par lequel « le groupe s'évertue à fuir ou à contourner le groupe immédiatement inférieur dans l'échelle des difficultés » soit une dynamique traversant tout l'espace social. Au contraire des idées reçues, la ghettoïsation s'accomplit d'avantage par le haut. Les stratégies résidentielles ne sont vraiment envisageables qu'à partir du moment où les conditions d'un choix libre sont réunies. Leur intensité est donc relative à la position sociale occupée. Ces dynamiques ont un effet et son également à l'oeuvre dans l'espace scolaire par le biais de la sectorisation, qui établit un lien mécanique entre le logement et l'école. La division résidentielle et les stratégies d'évitement qualifient socialement la population des établissements scolaires dont il a ainsi été démontré qu'elles ne sont pas aussi homogènes que l'on pourrait le penser lors du classement d'un établissement en ZEP. Quel est l'impact de ce phénomène sur la réussite scolaire et au-delà sur la mobilité sociale ? La différenciation résidentielle et la ségrégation scolaire enferment les individus dans des contextes sociaux hermétiques. La réponse publique à cet état de fait est une réponse territoriale. Elle consiste à essayer de corriger les inégalités résidentielles et scolaires par d'avantage de mixité dans l'espace habité d'une part (loi SRU...), un aide ciblée (zoning de l'éducation prioritaire et de la politique de la ville) à des territoires désignés de manière aléatoire selon les contextes locaux. Le ciblage territorial entraîne un saupoudrage et une inefficacité des fonds investis. Comme dans l'égalité des possibles, Eric Maurin pense au contraire qu'il faut centrer l'aide publique sur l'individu. La proposition principale de l'ouvrage est d'abandonner ces politiques publiques territorialisés afin de réorienter et concentrer les moyens sur l'amélioration des revenus des familles et des jeunes les plus démunis. Amélioration qui permettra en retour, une augmentation de la mobilité résidentielle chez les moins aisés et donc davantage de mixité, à terme de mobilité sociale.

 

Cette étude constitue une tentative originale pour apporter au débat généraliste des clarifications, des idées précises. Elle offre aux acteurs de l'action publique des outils de réflexion et de débat fondés sur un cadre budgété dans ses grandes lignes. Elle présente sur le plan scientifique, une approche économétrique d'objets classiquement plus sociologiques dans la lignée des travaux de T. W. Schultz, Gary Becker, Thomas Schelling... Et contribue à ouvrir le champ français des sciences économiques sur de nouveaux objets et paradigmes : éducation et formation (économie de l'éducation), discrimination et ségrégation (stratégies familiales) ; soit à étendre la réflexion économique au-delà des seules relations marchandes. Il s'agit d'utiliser de nouveaux matériaux pour actualiser la connaissance de ces objets en lien avec le développement de l'informatique statistique et de l'économétrie dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Pour ce faire, l'économiste a recours à la modélisation, ce qui est relativement peu fréquent (mais pas inédit) en France dans les champs étudiés notamment en ce qui concerne l'évaluation/mesure des ségrégations (cf. indices de ségrégation dans les études urbaines). Dans ce cas, l'on construit un modèle théorique de « mixité parfaite » où les individus de chaque catégorie sont distribués de façon complètement aléatoire sur l'ensemble de l'espace étudié. L'auteur mesure ensuite les écarts au modèle en le confrontant à un échantillon de 4000 voisinages (sources enquête emploi INSEE) soit 30 à 40 logements adjacents recouvrant un ensemble d'individus plus ou moins directement en interaction dans l'espace, habitant dans des voisinages immédiat. En mesurant de cette manière les écarts entre le modèle et les situations observées il parvient à évaluer de façon originale le niveau/état de la séparation sociale sur le territoire en question, ainsi que les effets de la ségrégation résidentielle sur les trajectoires de chaque individu (« effet de voisinage »).

 

Néanmoins, ces travaux semblent être victimes de ce qui fait leur succès. Le format « politiques publiques », s'il permet un accès direct au débat public, possède en retour les inconvénients de ne pouvoir envisager avec recul et sens critique les catégories étudiées : l'utilisation des notions de ghettos, ghettoïsation, ségrégation fait l'objet d'un débat complexe au sein des sciences-sociales. Quelle est la légitimité de ces notions ? Qu'entend-on lorsque l'on utilise les concepts de ségrégation résidentielle, spatiale, territoriale, sociale, ethnique, sociospatiale ? Quelle est la différence entre la division sociale et la ségrégation ? Que signifie à l'opposé l'agrégation spatiale ? N'y a-t-il pas une contradiction entre poser d'un côté la division sociale comme un mécanisme à l'oeuvre dans les représentations et la psychologie collective et d'un autre étudier ce phénomène de l'extérieur tel qu'il se manifeste et non tel qu'il se constitue structurellement ? Les solutions envisagées par Eric Maurin en termes de politiques publiques présentent à certains égards les mêmes inconvénients. L'attribution d'une allocation directe, séduisante quand a ses possibilités d'application quasiment immédiate, se justifiant dans d'autre cas de figure qui ont déjà fait débat, pose ici un certain nombre de questions d'autant plus que l'auteur paraît penser, sans autres explications, qu'elle pourrait entraîner une inversion de la spirale de la disqualification par un effet domino : celui qui en bénéficie en fait par interaction bénéficier les autres, ce qui augmente les possibles et donc réduit la ségrégation résidentielle, qui réduit à son tour la ségrégation scolaire qui augmente enfin les possibles etc.. Il s'agit certainement d'une idée fine, plus judicieuse que l'approche macro et territoriale publique actuelle, mal ajustée à la réalité et consacrant trop de pertes et de dispersion de l'aide. Mais n'y a-t-il pas encore une contradiction à augmenter ainsi la responsabilité de la personne alors que l'on diagnostique « la personnalisation » de la relation d'emploi comme l'une des sources de la « dépression sociale » ? Chacun est responsabilisé, comme dans certaines politiques favorisant l'accès à la propriété dans les parcs de logements sociaux. L'idée sous-jacente de « faire un chèque de la réussite aux pauvres » renvoie classiquement l'individu à sa propre responsabilité dans sa réussite ou son échec. Enfin, il est permis de douter qu'elle puisse remplacer malgré tout une approche structurelle : comment augmenter l'adéquation entre d'une part, l'employabilité et la localisation sociospatiale des populations disqualifiées ; d'autres part, l'offre et la localisation sociospatiale de l'emploi ? En effet, un allocation (du reste financée en partie par l'aide publique à la formation) ne peut remplacer un réel salaire et un emploi à peu près stable. Ce qui renvoie à un problème de fond qui n'est pas vraiment abordé dans l'ouvrage. Dans l'égalité des possibles E. Maurin met encore en avant l'aide à la formation, notamment à la formation continue, mais celle-ci disparaît totalement du second ouvrage où seule l'aide au revenu est envisagée comme solution à la ségrégation résidentielle et scolaire. Ce problème comprend pourtant une forte implication/composante spatiale, il s'agit de la « ségrégation fonctionnelle » : décalage entre implantation du logement et bassin d'emploi. La question du chômage des plus démunis et/ou de l'extrême précarité n'est-elle pas la question principale lorsqu'on souhaite intervenir sur les inégalités de revenus ? Pourquoi ne pas alors plutôt proposer d'investir dans la formation des parents et des jeunes sans qualification dans le souci de fournir à tous une qualification minimale? Dans un contexte économique tertiarisé n'est-ce pas le manque de qualification qui exclue l'individu dans le monde du travail et qui pérennise les situations de non emploi ? N'est-ce pas également l'emploi qui permet d'élargir « le champ des possibles » ? Ces arguments ne sont que quelques exemples parmi d'autres qui contrebalancent l'idée de tout miser sur l'aide au revenu. Contrairement à ce que dit l'auteur, la réforme de l'école et de la formation n'est peut être pas aussi inutile.

 

Eric Maurin, dans la continuité de certains travaux, est un économiste qui se mêle de sociologie pour le plus grand intérêt de l'interdisciplinarité. Néanmoins, ses travaux paraissent davantage relever d'un point de vue pratique en termes de politiques publiques sur des objets sociologiques qu'une approche réellement à la fois économique et sociologique. Comment étudier par exemple les mécanismes de classement/déclassement dans les mentalités sans avoir recours à une compréhension sociologique détaillée? Auquel cas il faut faire de la sociologie. Inversement, une question intéressante aurait pu être : qu'a à dire de nouveau la science économique sur ces sujets ? Ce qui pose la question de l'intérêt de l'approche : ni vraiment économique, ni vraiment sociologique, ni vraiment située dans ce que le rapprochement des deux champs peut féconder, elle ne sert pas vraiment la cause du décloisonnement scientifique et propose au politique des solutions « clé en main » tout à fait discutables. Elle reste, ainsi, prescriptive, là où nous avons peut-être besoin d'éclairage, de compréhension et de diffusion de cette compréhension, en lieu d'un énième médicament inefficace... placebo ?



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