olivier godechot
Le coup de blues des traders français
Florentin Collomp
03/09/2009 | Mise à jour : 20:37 | Commentaires 4 | Ajouter à ma sélection
Un trader devant son écran en octobre 2008, à Paris. « L'opérateur lambda a le sentiment que les excès du milieu profitent avant tout à un nombre très limité de cadres dirigeants», résume un trader parisien.
Un trader devant son écran en octobre 2008, à Paris. « L'opérateur lambda a le sentiment que les excès du milieu profitent avant tout à un nombre très limité de cadres dirigeants», résume un trader parisien. Crédits photo : AFP
Alors que l'encadrement de leurs bonus est à l'ordre du jour, les opérateurs des salles de marchés se sentent injustement mis au pilori.

Il brasse chaque année plusieurs milliards d'euros - des «yards», dans le jargon des traders -, mais il roule dans une petite berline familiale. Il achète ses costumes en solde, et pas chez Armani. Locataire de son 90 mètres carrés à Paris, il passe ses vacances, avec femme et enfants, sur la côte atlantique, où il possède une maison. Trader depuis quinze ans dans une grande banque française, formé sur le tas comme cela n'existe plus aujourd'hui, il est l'un de ces «maîtres du monde», comme disait Tom Wolfe dans Le Bûcher des vanités, un de «ces jeunes gens qui jouent à spéculer», selon Nicolas Sarkozy. Son bonus ? Il n'en a pas touché cette année. Et, de toute façon, il a toujours indexé son niveau de vie sur son salaire fixe, en épargnant le reste.

Marc* n'est pas un cas atypique au sein de sa profession. Les seigneurs de la finance qui travaillent à Paris ont moins d'éclat que les héros de Wall Street ou d'American Psycho. Pas forcément de Porsche, de Patek Philippe au poignet, de dîners arrosés aux grands crus dans des trois-étoiles avant de finir en boîte, ligne de coke en prime. Actuellement, ils ont plutôt le blues. Mis à mal par l'affaire Kerviel, du nom du trader de la Société générale qui les a tous fait passer pour des voleurs en puissance, ébranlés par la crise financière, ils en sont maintenant désignés comme seuls responsables et mis au pilori pour leur appât du gain supposé. Limiter leur rémunération pour mettre fin à la spéculation est devenu un objectif majeur des responsables politiques européens unis derrière Nicolas Sarkozy. C'est même l'un des principaux enjeux de la réunion des ministres des finances du G20 à Londres aujourd'hui et demain, avant le sommet de Pittsburgh, les 24 et 25 septembre.

Des primes «à la tête du client»

«On jette l'opprobre sur une catégorie professionnelle en généralisant, réagit Guillaume, 40 ans, spécialiste des produits «exotiques» dans une banque anglo-saxonne à Paris. Certes, on ne fera pleurer personne sur notre sort. On a choisi un métier d'argent, on doit l'assumer, mais on ne peut pas durer si on n'y trouve pas un autre intérêt. Mon job n'est pas de spéculer et de mettre en péril l'économie mondiale.» Leur métier est méconnu, c'est une partie du malentendu. Les traders sont des financiers, souvent ingénieurs issus de grandes écoles comme Polytechnique ou Centrale, cracks des maths, qui conçoivent des produits d'investissements sophistiqués («produits dérivés») sur les marchés actions, devises, taux ou matières premières, tellement compliqués que même les gens chargés de les contrôler dans leurs banques n'y comprennent pas toujours tout. Ils sont quelques centaines à Paris, place financière secondaire par rapport à Londres ou New York. Autour de cette élite gravite une population de vendeurs qui commercialisent ces produits et de cadres du «back office» qui assurent le suivi administratif des opérations. Ils travaillent dans quelques grandes banques : Société générale, BNP Paribas, Crédit agricole, Natixis, HSBC... dont ils assuraient, avant la crise, jusqu'à 40 % des profits.

«Des garçons qui gagnent des multimillions de dollars, en France, il n'y en a pas une cinquantaine. La majorité se situe entre 100 000 et 300 000 euros par an, fixe et bonus compris», note Gaël de Roquefeuil, chasseur de têtes au cabinet Korn Ferry. À plus de 40 ans, Marc gagne 5 000 euros net par mois de salaire fixe. Les bonnes années, son bonus pouvait atteindre 350 000 euros brut. Une rallonge plus que confortable, qui lui permettait de partir en voyage en famille, de s'offrir une montre et un sac à sa femme avant de placer le reste. Les fourmis sont plus nombreuses que les cigales parmi les traders. «Des gens qui gagnent 5 ou 10 millions par an, je n'en connais pas, jure Marc. Parmi mes collègues, aucun n'a une voiture de sport. Dans ma banque, les jeunes sortis de Polytechnique démarrent à 3 000 euros brut par mois, ce n'est quand même pas délirant.»

Alors, circulez, il n'y a rien à voir ? Non. Le sujet des bonus fait bien débat, même dans le milieu. Car les plus gros bonus sont perçus par les chefs de salle de marché ou responsables de desk de trading, à l'instar d'Andrew Hall chez Citigroup, qui réclame les 98 millions de dollars qui lui sont «dus». Ces managers répartissent ensuite l'enveloppe des primes pour leur équipe «de façon discrétionnaire», selon l'expression en vigueur. «A la tête du client», traduit un salarié ; «des variables de gueule», selon une expression rapportée par un autre. À Paris, les bonus ne sont, en effet, pas fixés à l'avance selon un système contractuel en fonction des résultats de chacun. « Dans ces rémunérations, il y a une part de bluff», explique Olivier Godechot, sociologue, chercheur au CNRS, auteur du livre Les Traders (La Découverte), qui évoque un «hold-up financier». Ajoutant : «La particularité du secteur, c'est que les salariés sont les points d'accumulation des savoir-faire et de la création de richesse. Ils s'approprient les activités qui permettent à l'entreprise de générer de l'argent. Ils peuvent donc les transporter ailleurs et menacer leur employeur de le faire de façon très crédible. Ainsi, en 2000, deux chefs de salle ont donné 48 heures à leur banque pour les racheter, avec leurs équipes, aux conditions proposées par une concurrente : soit 10 et 7 millions d'euros chacun.»

«J'ai eu un accident cardiaque à 31 ans»

Cette influence - ou capacité de nuisance -, qui encourage un comportement mercenaire, est souvent mal vécue en interne. «On peut être amer, quand on a fait les meilleurs résultats de son équipe, d'apprendre que d'autres touchent beaucoup plus que soi», note Marc. «L'opérateur lambda a le sentiment que les excès du milieu profitent avant tout à un nombre très limité de cadres dirigeants. Car si ces derniers travaillent toujours et toujours plus à l'augmentation de la masse de bonus payée à l'ensemble du personnel, c'est avant tout pour mieux justifier leur propre rémunération», s'indigne Guillaume, lui-même responsable d'une équipe. Si l'on peut établir une moyenne, l'intéressement des traders représente grosso modo, théoriquement, 7 à 9 % des sommes nettes qu'ils ont fait gagner à leur banque dans l'année.

Les propositions que Nicolas Sarkozy veut faire adopter au prochain G20, pour limiter et encadrer les bonus, sont reçues avec scepticisme. Même si nombre d'opérateurs adhèrent volontiers à l'idée d'un étalement dans le temps lié à la performance. Mais le malus... «Est-ce qu'on demande à Thierry Henry ou à Brad Pitt, qui gagnent des dizaines de millions par an, de rendre prime de match ou cachet en cas d'échec du match ou du film ?» s'étrangle Guillaume. Après le «tsunami» d'octobre dernier, les affaires étaient peu à peu reparties au printemps, avec le rebond des marchés permettant la reprise des embauches, particulièrement à Londres, et le retour des bonus. «Alors que le moral commençait à revenir dans les salles de marchés, les gens sont de nouveau très inquiets de ce qui va sortir de tout ça, raconte Nadia Tortel, chasseur de têtes au cabinet spécialisé Singer & Hamilton. Il y a eu des plans sociaux partout dans les banques. Les gens se demandent maintenant s'ils vont devoir partir travailler à Londres ou à Genève à cause des nouvelles règles. Parmi les plus expérimentés, beaucoup profitent de cette période pour essayer de tourner la page, partent faire le tour du monde, ouvrir un restaurant en Corse ou rejoindre les directions financières des entreprises, quitte à diviser leur salaire par sept ou huit.»

Gérard est de ceux-là. À 40 ans, il a démissionné ce printemps, après seize ans de finance. «Je suis usé. J'ai perdu ma première femme à cause de mon travail et cela a failli se reproduire avec la seconde. On m'a refait huit centimètres d'intestin. J'ai eu un accident cardiaque à 31 ans. Cet été, j'ai vu ma fille de 7 ans plus que pendant les six dernières années cumulées. Ce métier, ce n'est pas seulement des fiestas. C'est aussi des journées de quinze heures où, quand vous rentrez chez vous, vous regardez CNBC et surveillez Wall Street sur votre BlackBerry. Vous vous levez à 3 heures pour voir ce que fait Tokyo et vous finissez par péter les plombs chez vous parce que vous êtes pendu au téléphone. Tous mes copains me disent que j'ai fait le bon choix.» Gérard a même mis au point un programme de désaccoutumance progressive pour ne pas passer, d'un coup, de la pression maximale à une angoissante oisiveté. Il travaille désormais sur un projet de création d'entreprise dans les services. Un peu désabusé, il tient à rappeler la fonction de son ancien métier : «S'il y a des traders, c'est parce qu'il y a des gens qui mettent leur argent sur une assurance-vie à capital garanti : il faut bien qu'il y ait un crétin qui prenne des risques pour assurer le rendement. Ce ne sont pas les prêts immobiliers qui font vivre les banques et payent les salaires de leurs patrons.»

* Tous les prénoms ont été changés

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