olivier godechot

Jeudi 31 Janvier 2008 | Le nouvel observateur

« La vie secrète du back office. Les traders : seigneurs ou saigneurs ? », Le nouvel observateur, n°2256

    Cette interview a été réalisée Lundi 27 janvier 2008 à 12h30. Le titre est discutable. Mais au moins, il n'y a pas de guillemets et le lecteur n'imaginera pas qu'il s'agit de mes propos. Le texte final est un peu différent de celui que j'ai corrigé (d'où quelques fautes ("s'expose ... de") qui en l'occurrence ne sont pas de mon fait (ouf !) ) et il est raccourci. Une petite précision. Dans l'interview initiale, il était écrit :
      La Générale a probablement sous-estimé la possibilité qu'un trader indélicat ait conservé les mots de passe lui permettant d'entrer dans le système ou qu'il ait cherché à les retrouver dans les « macros » faisant le pont entre Excel et les gros systèmes ou dans les post-it laissés par les voisins [plusieurs théories circulent à l'heure actuelle sur cette question]...

    J'évoque ainsi plusieurs pistes notamment celles discutées dans les post et les commentaires très intéressants de Duo&Co. Pendant l'interview, je n'ai pu citer mes sources, mais je voudrais ici leur rendre hommage.
    Dans la version finale, seule la première théorie est évoquée et le doute n'est pas maintenu. Du coup je peux paraitre très informé sur la chose. Or il ne s'agit que d'une hypothèse.

La vie secrete du back office
Les traders : seigneurs ou saigneurs ?
Pour Olivier Godechot *, l'auteur des «Traders», le scandale de la Générale est dû à une dilution des responsabilités et à une crise de légitimité

Le Nouvel Observateur. - Qui sont les traders ?
O. Godechot. - Des polytechniciens, des centraliens, des diplômés Ensimag (école d'informatique) . Les traders venant des petites écoles de commerce ou d'université, après quelques années comme middle ou assistants traders, ne représentent que 20% des effectifs. Il y a parfois une certaine circulation au bénéfice des personnels du back office. Elle souligne le goulet d'étranglement entre les deux castes, avec une asymétrie très forte entre carrières, prestige et rémunérations. Les salariés du middle office (qui contrôlent la régularité des opérations) désirent ardemment entrer au front office, où les revenus (salaires plus bonus) sont jusqu'à vingt fois plus élevés alors que les compétences pratiques ne sont pas si éloignées. Pour avoir une idée de l'univers de cette salle des dérivés actions, sachez qu'elle enregistrait en moyenne des taux de retour sur investissement de 180%.
N. O. - Ce désir de passer d'une «classe» à une autre génère donc des pressions ?
O. Godechot. - Qui peuvent expliquer pourquoi la Générale a mis autant de temps à repérer la fraude. En réponse à la pression, le middle office et le back office (où on enregistre les opérations), qui gèrent des flux financiers énormes mais sont maintenus dans une situation d'ignorance pour des opérations dont la structure leur échappe - et qui ne perçoivent qu'un petit pourcentage de l'enveloppe des bonus du front office (salle de marché) -, peuvent chercher à se protéger pour s'attirer le moins d'ennuis possible. Généralement, lorsque les techniciens du back demandent des explications aux traders et aux vendeurs du front, on les toise un peu, on moque leur absence de compréhension des transactions, on les appelle parfois les «bras cassés», on les admoneste et on reporte facilement sur eux la pression du marché. Pour ne pas énerver les traders, ils peuvent avoir la tentation de ne pas soulever toujours toutes les divergences entre le portefeuille de la banque (même bien maquillé) et la réalité des transactions qu'ils observent : les appels de marge, les deposits.

Qui plus est, en cas de différence d'appréciation de valorisation, les contrôleurs peuvent accorder un excès de crédit au front office (l'élite de la banque, censée donner des explications rationnelles); et ne pas prêter d'attention aux observations du middle et back office (les «petites mains») . Ce système où la légitimité est du côté des «centres de profit» (une «machine à fric» à la SG) et où les métiers des supports (les centres de «coûts») restent in fine dans une position subordonnée n'incite pas à repérer l'anomalie. Il y a d'un côté «ceux qui rapportent», de l'autre «ceux qui coûtent».
N. O. - Quid du système de contrôle ?
O. Godechot. - A la Générale, les informaticiens ont mis en place un logiciel d'enregistrement des transactions - Eliot qui a la propriété d'être à la fois très avancé mais hyper-centralisé. En cas de fraude, de manipulation d'origine interne, le contrôle des risques faisant reposer son diagnostic sur une seule source s'expose, quelle que soit sa minutie, de ne rien voir ou de ne voir que les bonnes raisons des anomalies.
N. O. - Ce système de contrôle sous-estimait le risque de corruption...
O. Godechot. - Les banques comme la Société générale sont assez élitistes. Les personnels des salles d'opération qu'elles recrutent sont souvent des fils de «bonne famille», même s'ils ont parfois des côtés flambeurs. Le postulat est qu'ils sont honnêtes. La Générale a probablement sous-estimé la possibilité qu'un trader indélicat ait conservé les mots de passe lui permettant d'entrer dans le système, donc d'annuler les opérations saisies par le middle office. Cette usurpation simple d'identité lui aurait permis de créer des transactions fictives avec des contreparties fictives maquillant en partie ses positions.

Reste à savoir à quel point cet état des transactions pouvait entrer en contradiction avec d'autres sources d'information (confirmation des clients, appels de marge, etc.).
N. O. - Pour décrire cette population de traders, d'ingénieurs financiers, d'analystes, vous parlez de «working rich»...
O. Godechot. - C'est une population qu'on pourrait paradoxalement considérer comme une avant-garde du prolétariat puisqu'il s'agit de salariés qui ont réussi à renverser la logique de la création de valeur, qui s'exerce désormais à leur profit et non au profit des détenteurs de capital. Ces salariés qui ont réussi un partage de la valeur ajoutée incroyable peuvent l'imposer : s'ils décident de partir, ils déplaceront une partie de ce que le capital croit posséder la «rente» que leur procure l'expérience (le réseau de clients) accumulée dans leur entreprise et qu'ils transportent avec eux (sans l'avoir «payée») vers la concurrence. Ces travailleurs de la finance ne constituent pas un «groupe social», les structures de rémunération qui dépendent de la position de chacun dans la division du travail et du risque de départ sont trop inégalitaires : jusqu'à 12 millions d'euros pour un chef de salle, 100 000 euros «seulement» pour un débutant.

* Olivier Godechot est sociologue à l'Ecole d'Economie de Paris. Dernier ouvrage : «Working rich», La Découverte.

Jean-Gabriel Fredet
Le Nouvel Observateur

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