olivier godechot

20/2/2001 - Le Monde : La horde électronique

Le Monde
Mardi 20 février 2001, p. 7

LE MONDE ECONOMIE LES ENJEUX - LES REPERES

TRIBUNES LIVRES
La horde électronique

MAMOU YVES

Les marchés financiers ont désormais un visage. C'est Olivier Godechot, auteur des Traders, essai de sociologie sur des marchés financiers, qui vient de le leur donner. Certes, les golden boys de la finance sont un peu passés de mode et leurs rutilants signes extérieurs de succès (voitures de sport, costumes Armani...) ont cessé de défrayer la chronique. Il est vrai que les rémunérations sont devenues moins exorbitantes et que la fascination a cédé le pas à nombre d'interrogations sur le pouvoir des marchés financiers.

L'attrait du livre-enquête d'Olivier Godechot tient beaucoup à son mode d'écriture. Loin du jargon sociologique, l'auteur fait une large part aux entretiens non directifs, aux descriptions et même à ses propres impressions, aussi bien qu'au " vécu " des traders, ces négociants en finance qu'il interroge. L'ensemble est vivant tout en étant didactique : la montée en puissance de la finance et des marchés financiers dans la vie économique est parfaitement synthétisée, la description fine du " travail financier " presque poste par poste ou métier par métier (spéculation, arbitrage, intermédiation, placement...) en instruira plus d'un, et le rôle central de la technologie dans le fonctionnement de cette " horde électronique " qui achète et vend à la vitesse de la lumière est impeccablement mis en valeur. Le caractère désincarné du travail est aussi illustré, avec ce qu'il engendre de " sociabilité virtuelle ". Avec un job entièrement concentré sur des écrans d'ordinateur, " la sociabilité avec la contrepartie a été abolie ", mais les traders savent que derrière les offres qui s'affichent sur les écrans, il y a des " alter ego qui effectuent le même travail ". Ils recréent alors une sociabilité en leur prêtant des intentions issues du décryptage de leurs offres. Les luttes de pouvoir et d'influence entre les différentes spécialités du trading sont également bien mises en valeur. Entre le trader qui passe les ordres, le mathématicien qui établit les équations et l'ingénieur qui paramètre les ordinateurs, il y a concurrence féroce et le plus souvent sournoise, chacun cherchant à annuler la fonction de l'autre. L'ingénieur qui rêve de transformer les traders en dactylos tout juste bons à enfoncer une touche sur un clavier n'est pas une exception. Sur certains marchés, ce fantasme est même devenu une réalité : des traders qui, il y a quelques années, organisaient eux-mêmes les transactions - ont aujourd'hui pour seule activité de paramétrer chaque jour les ordinateurs qui effectueront les achats et les ventes à leur place.

Cette concurrence par le savoir-faire se double d'une compétition sur les salaires - même si ceux-ci se sont normalisés - et surtout sur les bonus qui peuvent représenter plusieurs années de salaires pour les plus talentueux. L'ensemble se lit avec plaisir, mais engendre une légère déception, normale puisqu'elle est consubstantielle au sujet : en faisant la lumière sur une activité réduite à des métiers, c'est toute la mythologie qui entoure le vocable " marchés financiers " qui se dissipe. Restent des individus jeunes, très bien rémunérés mais souffrant généralement de problèmes d'identité dus à la difficulté qu'ils vivent de justifier leur fonction. On les plaindrait presque.


Note(s) :

LES TRADERS Essai de sociologie des marchés financiers d'Olivier Godechot. La Découverte, 292 p., 165 F (25,15 euros).

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