olivier godechot

05/2005 - Le journal du CNRS : Le travail a-t-il toujours la cote ?

Le travail a-t-il toujours la cote ?

En 1995, les idées de Jeremy Rifkin secouaient le monde capitaliste : il n'annonçait rien de moins que « la fin du travail ». « Jamais l'économie occidentale ne créera suffisamment d'emplois pour équilibrer les réductions d'effectifs entraînées par la révolution des technologies de l'information et de l'automation », écrivait l'économiste américain1. Dix ans plus tard, que dire de sa prophétie ? En France, si personne n'ose envisager la disparition du travail, nul ne nie en revanche que l'emploi se porte mal : il se raréfie, se précarise, se détériore, et la réduction du temps de travail et la croissance ne résorbent pas le chômage. Mais assiste-t-on pour autant à la dévalorisation du travail aujourd'hui ? Est-il en est train de perdre de l'importance dans la société au profit d'autres valeurs ? Ou, au contraire, se renforce-t-il en ces périodes difficiles ? Surfant sur la vague du déclin, certains penseurs comme Dominique Méda ont introduit, il y a quelques années, l'idée que l'importance du travail dans la société était surestimée. Dans ses ouvrages2, la philosophe montrait d'abord que l'« invention du travail » comme facteur de production de richesse était très récente et s'était déroulée en trois étapes. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle, au début de la révolution industrielle, qu'il devient une valeur, soit une orientation profonde qui influence les individus et les sociétés. Le monde prend alors conscience de son extraordinaire puissance productive pour atteindre l'abondance. Néanmoins, il reste pour l'homme synonyme de peine et de sacrifice. Au XIXe siècle, changement total de cap. Avec les travaux de Marx et Hegel, le travail, en tant que liberté créatrice, devient l'essence même de l'homme. Il lui permet de lutter contre la nature et de transformer le monde à son image. Enfin, au début du XXe siècle, le travail active les leviers d'un système de redistribution des revenus, des protections et des droits (chômage, retraite, sécurité sociale...). Bref, tout au long du siècle dernier, l'idée s'est forgée que le travail bien plus que toute autre valeur permettait à l'homme de développer ses rapports sociaux et d'exister. C'est cette hégémonie de la valeur travail, curieusement héritée du marxisme, que certains penseurs veulent remettre en question. « Si nous sommes dans une société où il est absolument essentiel de disposer d'un emploi pour vivre normalement, dit justement Dominique Méda3, on ne peut pas conclure que le travail est le seul moyen de l'épanouissement individuel et le fondement du lien social. » Pour la philosophe, le vrai lien social semble d'abord être de nature politique et se fonde sur des droits, des devoirs et une appartenance à une société-nation, mais aussi sur des activités amicales, familiales, amoureuses et culturelles. Jean Viard, politologue au Centre d'étude de la vie politique française4, pousse l'idée encore plus loin. Il considère en effet que le travail n'est plus le grand organisateur social des existences comme autrefois. « Avec la réduction du temps du travail et l'allongement de la durée de vie, le travail n'est plus dominant en termes d'occupation du temps. Aujourd'hui, la société des temps libres prend son autonomie et s'organise - à côté du travail - autour des loisirs, de la politique et de la famille », annonce-t-il. Ces temps hors travail, qui étaient perçus hier comme nécessaires à la reconstitution des forces de travail, sont donc aujourd'hui dotés de valeurs propres. « Jusque dans les années soixante, raconte-t-il, le travail structurait la vie des gens : ils travaillaient en couple ou la femme ne travaillait pas, habitaient près de leur emploi, faisaient le même métier de génération en génération. Aujourd'hui les couples ont des métiers différents, sont mobiles et ont plusieurs activités dans la même journée : les liens sociaux se privatisent, se construisent autour de l'individu et hors du travail. » La valeur « travail » s'en trouve-t-elle amenuisée ? « Non. Elle est certes moins prenante, mais le travail s'en trouve paradoxalement renforcé, car il n'est plus subi comme autrefois, conclut-il. Comme le reste, il devient un projet de vie. »

Qu'en pensent les principaux intéressés ? Le travail est-il toujours la valeur centrale des individus ? Pour sonder la tendance, rien de tel que les enquêtes de société. Olivier Godechot, sociologue au Centre d'étude de l'emploi5, a justement participé à l'une d'entre elles, en 1997, sur le thème : bonheur et travail. « Nous voulions mettre à l'épreuve ce discours ambiant qui annonçait le déclin du travail », explique-t-il. Au final, les résultats6, assez contrastés, relativisent néanmoins le déclin de la valeur travail dans la société. Alors, qu'est-ce qui est le plus important dans la vie pour être heureux ? Si « le travail » arrive dans le tiercé gagnant, en étant cité par un quart des enquêtés, il arrive après « la santé » et « la famille ». À noter que les personnes qui l'ont mentionné le plus étaient, paradoxalement, celles qui n'étaient pas heureuses dans leur travail. « Ces personnes transmettent une conception du bonheur plus construite sur la crainte du manque de biens fondamentaux que sur leur harmonisation, commente le sociologue. Certaines conditions doivent être réunies pour être heureux : être bien en famille, avoir la santé et un travail. » Autre point important révélé par l'enquête : plus les salariés sont privilégiés par le travail, plus ils sont heureux. Ainsi, 67 % des cadres se disent satisfaits de leur travail contre 39 % des ouvriers et des agriculteurs. « Cependant, si l'on affine ce résultat, on obtient une vision plus ternaire que binaire », commente le sociologue. Avec un pôle « bonheur » : le travail est source de multiples formes de satisfaction, pour les cadres, les professions intellectuelles, les enseignants ; un pôle dit « du retrait » ou de « non-investissement dans le travail » : en faire le moins possible est une manière de le rendre soutenable, pour beaucoup d'employés et d'ouvriers non qualifiés ; enfin, un pôle « malheur » : le travail génère du désarroi, pour tout autant d'ouvriers que de cadres, qui se sentent oppressés et submergés par les conditions de travail. « Si le travail ne rend pas forcément heureux, conclut Olivier Godechot, il reste malgré tout une valeur centrale dans les rapports sociaux et dans la construction des identités. Il permet par exemple à un nombre important de salariés de faire des choses qui leur plaisent et qu'ils ne pourraient pas faire par ailleurs, comme s'adonner à des activités techniques (l'informatique), se déplacer, avoir des contacts avec des collègues ou des clients, communiquer ou rendre des services. »

Une autre vaste enquête, longuement commentée par Olivier Galland, sociologue et spécialiste de la jeunesse au Groupe d'étude des méthodes de l'analyse sociologique7, décortique tous les huit ans, et ce depuis 1981, les valeurs des Européens. Elle confirme aujourd'hui la prégnance de la valeur travail dans notre société. « Pour moi, il n'y a ni effondrement ni recul de la valeur du travail dans la vie des Français et des Européens. Bien au contraire », assène-t-il. Et de brandir le chiffre implacable : 68 % des Français de 18-29 ans considèrent en 1999 que le travail est très important dans la vie, et ils n'étaient que 60 % en 1990. « Depuis vingt ans, on remarque ainsi que la valeur travail se renforce, notamment chez les jeunes, commente le chercheur. C'est certainement parce que l'emploi est devenu plus rare et que l'insertion professionnelle est de plus en plus difficile. » Le travail serait donc d'autant plus important que l'on n'en a pas. Cette enquête montre, par ailleurs, que l'implication dans le travail augmente aussi depuis 1981. Et elle révèle que les jeunes en attendent plus de bénéfices personnels - réalisation de soi, épanouissement - que matériels - bon salaire, sécurité de l'emploi, horaires convenables. Enfin, elle pointe le fait que d'autres valeurs comme l'amitié occupent une place croissante dans la vie des jeunes, bien avant les loisirs ou la famille. « On peut déduire que si le travail reste une valeur importante, il devient moins intangible et hégémonique qu'autrefois, conclut Olivier Galland. Il n'est pas le seul domaine dans lequel les jeunes veulent se réaliser. »

Les Français, donc, semblent bien ne pas tourner le dos au travail. Néanmoins, certains chercheurs relèvent ici une certaine ambiguïté entre d'un côté le renforcement de cette valeur et de l'autre un mal-être grandissant chez les salariés et la dégradation de leurs conditions de travail (voir enquête 3). Lors de ses entretiens avec des salariés qui travaillent dans les sociétés de service, Danilo Martuccelli, sociologue au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clerse)8, a par exemple remarqué que « bien des personnes ressentent, disent-elles, du plaisir dans leur travail et le bonheur de communiquer. Mais en même temps, une majorité souligne une augmentation de la pression au travail et des conflits, que ce soit avec leur supérieur hiérarchique ou les usagers. J'en conclus que la pénibilité du travail n'ôte pas le plaisir de travailler ». Pourquoi le travail est-il malgré tout si valorisé ? « Parce que, en ces temps difficiles, il reste la valeur refuge en termes d'identité et de réalisation personnelle, mais aussi en termes d'intégration et de survie sociale, continue le chercheur. De toutes les façons, il n'y a pas vraiment d'alternative. Autrement dit, mieux vaut avoir un mauvais boulot que de ne pas travailler. » Conclusion : la peur du chômage, l'angoisse de l'inactivité, la crise économique, ont pour effet de renforcer la valorisation du travail dans une société qui en manque. Pire, pour Bernard Gazier9, économiste au Laboratoire Matisse, « on assiste aujourd'hui à une surévaluation indirecte du travail ». Autrement dit, ce n'est pas le travail qui est une valeur en soi, mais le statut qu'il procure dans la société. « Sans travail, je ne suis rien », « Ce n'est pas bien de ne pas travailler », « Les Français ne travaillent pas assez »... Ces discours que l'on entend partout, chez les chômeurs, les responsables politiques, dans les médias, renforcent la valeur morale du travail, et ont pour effet délétère de renforcer sa précarité, mais aussi son intensification et sa pénibilité. Bien plus, pour Robert Castel10, sociologue au Centre d'étude des mouvements sociaux, « le gouvernement actuel pousse les salariés et les chômeurs à travailler plus, alors que le non-emploi se développe. Il en profite pour institutionnaliser encore plus les emplois précaires, à temps partiel et sous-payés, comme les récents Contrat d'avenir ou RMA qui remplacent les Contrats emploi solidarité11 ».

Bernard Gazier considère que « cette surévaluation du travail n'est pas bonne, surtout en période de carence de l'emploi ». Elle renforce l'idée qu'il faut travailler plus, alors que dans ces périodes de sous-emploi, la solution serait de réorganiser les temps de travail, de mieux les répartir entre les hommes et les femmes, en leur donnant la possibilité de choisir la façon dont ils veulent travailler (voir encadré infra) sans les faire culpabiliser.

S'il ne semble faire aucun doute que la valeur travail est loin de disparaître et se renforce même en cette période de crise de l'emploi, la place que l'on souhaite lui laisser dans nos vies paraît moins marquée qu'auparavant. Quoi qu'il en soit, la cohabitation des valeurs - famille, amis, loisirs, travail - aujourd'hui est bel et bien au coeur des conflits qui marquent les réductions du temps de travail.

Fabrice Impériali

1. La fin du travail, par Jeremy Rifkin, La Découverte, « Poche / Essais », 2000.
2. Le travail, une valeur en voie de disparition (Aubier, 1995) et Le travail (PUF, « Que sais-je ? », 2004).
3. Lors d'une conférence de l'Université de tous les savoirs le vendredi 7 janvier 2005.
4. Il est directeur de recherche CNRS (Cevipof, CNRS / IEP Paris).
5. Le Centre d'études de l'emploi (CEE) est un établissement public de recherche sur l'emploi qui collabore régulièrement avec le CNRS. www.cee-recherche.fr
6. Travailler pour être heureux ?, par Christian Baudelot et Michel Gaullac, éditions Fayard, 2003.
7. Il est directeur de recherche CNRS (Gemas, CNRS / Université Paris IV Sorbonne).
8. Il est chargé de recherche CNRS (Clerse, CNRS / Université Lille-I).
9. Il est professeur à l'université Paris-I (CNRS / Université Paris-I).
10. Il est professeur des universités (CNRS / EHESS).
11. Lancé fin mars 2005, le Contrat d'avenir est destiné aux bénéficiaires des minima sociaux. Il est signé pour deux ans à raison de 26 heures par semaine payées au Smic. Lancé en 2004, le revenu minimum d'activité (RMA) s'adresse aux bénéficiaires du RMI. Il peut être conclu par toute entreprise pour une durée de 18 mois. La durée du travail est de 20 heures par semaine payées au Smic.

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