olivier godechot

Vendredi 8 Février | Les Échos

Voici le résultat d'un petit débat assez curieux organisé par Les Échos avec Thami Kabbaj (ex-trader qui a écrit plusieurs ouvrages sur le comportement des traders et sur l'art du chartisme) et Eric Reinhardt romancier, qui dans son roman Cendrillon met en scène un trader qui fraude et provoque des pertes considérables. J'appréhendais un peu et j'étais assez réticent à m'y rendre. Au départ, il était question d'inviter un psychiatre, ce à quoi j'étais opposé (tout comme Éric Reinhardt d'ailleurs). Finalement, le débat était intéressant et de bonne facture. Sa réécriture résumée sur la base de notes et le format de publication, court, rend bien compte de l'ensemble mais transforment parfois un peu la teneur du débat (et c'est inévitable). Le passage sur Jean-Claude Romand notamment s'insérait ainsi dans une discussion sur la dimension romanesque de la trajectoire incriminée... Il ne s'agissait pas, bien sûr, d'un jugement sur la psyché du personnage mais d'une discussion avec Reinhardt sur les personnages de roman (sur la question du double, en particulier) et l'intérêt des exemples financiers (La biographie de Nick Leeson est d'ailleurs de ce point de vue assez remarquable).
Que se passe-t-il dans la tête d'un trader ?

Depuis la révélation de la perte de près de 5 milliards d'euros enregistrée par la Société Générale, le "cas" Jérôme Kerviel ne cesse d'intriguer, alimentant la machine à fantasmes. Pour mieux comprendre la dimension humaine de cette affaire hors normes, "Les Echos" ont demandé à trois bons connaisseurs du monde des traders - Eric Reinhard, Olivier Godechot et Thami Kabbaj (lire leurs biographies plus bas) - de confronter leurs points de vue.


Le 24 janvier 2008, la Société Générale annonçait que la "fraude" d'un trader, Jérôme Kerviel, lui avait fait perdre près de 5 milliards d'euros. Deux semaines après, que retenez-vous de cette affaire ?

Thami Kabbaj : Un homme seul peut mettre en péril une banque. Au début, beaucoup disaient que c'était impossible. Mais, au fil des jours, des éléments ont montré que Jérôme Kerviel venait du back-office, là où sont vérifiées et enregistrées les opérations des traders, qu'il connaissait parfaitement les rouages du système, qu'il n'avait pas pris de vacances. Ces informations ont accrédité la thèse d'un trader fou, même si je n'y crois pas trop. Toutefois, je pense que les marchés peuvent rendre quelqu'un irrationnel.

Olivier Godechot : Ce qui me frappe, c'est qu'une faute professionnelle finalement assez banale puisse conduire à des événements d'une telle importance. Au-delà du trou, c'est toute la finance à la française, qu'on disait excellente, qui est touchée.

Eric Reinhart : J'observe de troublantes similitudes entre Jérôme Kerviel et l'un des personnages de mon roman "Cendrillon". Ils présentent le même profil psychologique et sociologique : tous deux sont issus des classes moyennes, avec des diplômes peu valorisés. Jérôme Kerviel, comme mon personnage, commence au middle-office et se sent exclu des traders. Pour se faire intégrer dans cette caste des aristocrates de la banque, il se dit qu'il faut faire un coup d'éclat spectaculaire. Avec une certaine naïveté, il semble qu'il ait voulu surprendre. J'ai toutefois été quelquefois gêné par son traitement dans les médias : on l'a décrit comme un trader fou et, en même temps, comme un employé subalterne. Cette affaire montre surtout comment quelqu'un d'assez ordinaire peut, petit à petit, rentrer dans une mécanique assez pernicieuse, qui devient démente !
Comment Jérôme Kerviel est-il parvenu à passer du middle-office au front-office ?

O.G. : L'univers de la banque est extrêmement hiérarchisé. La porte est étroite pour passer du middle-office au front office, en particulier en France, mais certains - sans doute moins de 20% - y parviennent. Jérôme Kerviel avait un métier de "basket trading". Il s'agit d'une technique assez simple d'arbitrage entre les contrats à terme et le comptant, avec un côté assez besogneux. Or, il existe des hiérarchies dans les techniques de trading, celle liée à la technicité de l'arbitrage et celle liée à l'anticipation du marché. Le "basket trading" se trouve au bas de ces deux hiérarchies.
Son profil est-il à risque ?

O.G. : Ce n'est pas tellement ce profil, minoritaire mais courant, qui pousse à la fraude. Mais ces fraudes-là, exceptionnelles, ne peuvent être le fait que de traders qui connaissent très bien le back-office et qui ont généralement le profil des salariés issus de ces services.
Il semble qu'il existe une forme d'engrenage dans le trading. Malgré les pertes, le trader continue d'investir...

E.R. : Dans l'affaire de la chute de la banque britannique Barings en 1995, Nick Leeson avait tellement confiance en lui qu'il pensait qu'il parviendrait à dissimuler ses pertes.

T.K. : Des travaux de finance comportementale permettent de mieux comprendre l'affaire de la Société Générale. Ils montrent que les investisseurs ont une aversion aux pertes tandis qu'en cas de gain, ils procèdent à des prises de bénéfices rapidement. Le biais psychologique est important : les gens sont dominés par l'ego. Ils sont soumis à des excès de confiance. Jérôme Kerviel n'était pas un trader star. Il ne maîtrisait pas réellement les marchés. Il est simplement tombé dans le piège de ses émotions. Ce n'est pas le premier exemple, en témoigne la débâcle du "hedge fund" LTCM à la fin des années 1990, malgré la présence de futurs prix Nobel d'économie. Et ce ne sera sans doute pas la dernière fois !

Même si le cas de Jérôme Kerviel reste exceptionnel, n'importe qui peut perdre la raison. Dans les salles de marchés, on n'est quelquefois plus dans la rationalité. Des pertes peuvent inciter à commencer à prendre des positions plus aléatoires. Les banques le savent et mettent en place des contrôles, qui imposent des limites. Elles cherchent également à diversifier leurs risques.
Ne tolèrent-elles pas un certain dépassement des limites de risque, comme le laisse entendre Jérôme Kerviel ?

T.K. : Non, tous les coups ne sont pas permis en finance ! Des traders ayant gagné de l'argent mais ayant dépassé les limites ont déjà été renvoyés du jour au lendemain.

O.G. : Cette histoire me rappelle celle de Jean-Claude Romand, le faux médecin qui a berné puis tué sa famille (dont l'histoire a été racontée par Emmanuel Carrère dans "L'Adversaire", ndlr). Elle exprime la schizophrénie d'une personne tiraillée entre le personnage public qui donne l'apparence de la réussite et le personnage privé qui, en secret, connaît l'ampleur des pertes.
Pourquoi les transactions énormes qu'il a réalisées n'ont-elles pas attiré l'attention plus tôt ?

O.G. : D'abord, le back-office repose sur un grand logiciel très intégré. C'est lui qui établit la vérité des échanges. S'il a été manipulé, la vision de la réalité est faussée. Ensuite, une salle des marchés est un lieu où se confrontent en permanence des milliers d'informations. Il se produit sans arrêt des anomalies, petites ou grandes. C'est le métier du back-office d'aller poser des questions au front-office quand ces anomalies apparaissent. Mais il faut bien voir que les traders ont la légitimité de leur côté. On considère que c'est eux qui gagnent l'argent. Et sous tension permanente, ils deviennent parfois agressifs ou méprisants. Ils répondent "T'as encore rien compris !" aux employés du back-office qui viennent demander un éclaircissement Enfin, il y a toute la mécanique des incitations. Au front-office, on est souvent dix fois plus payé qu'au back-office, alors que les compétences ne sont pas radicalement différentes. Les vérificateurs rêvent donc de passer traders. Et le vecteur de ce passage est souvent... le trader lui-même. Les contrôleurs n'ont donc aucune envie de se fâcher avec ceux qu'ils contrôlent !

Autre source de distorsion : l'enveloppe de bonus du back et du middle-office est souvent exprimée en pourcentage des bonus du front-office. Les contrôleurs sont incités à croire à la réalité des résultats présentés par le front.
Combien ces différents acteurs sont-ils payés ?

O.G : Les cadres du middle-office sont correctement payés, avec des bonus qui vont souvent de 30 à 70 ou 80% de leur salaire fixe. Les traders et les vendeurs touchent couramment de 60.000 à 90.000 euros de salaires, mais leurs bonus peuvent aller de 50 à 300, 400, 500%... Les opérateurs les plus importants ont des bonus qui font dix fois leurs salaires ! Ils visent souvent la barre du million de dollars, un montant magique qui marque la réussite en finance.

T.K. : Mais trader est un métier compliqué, où les stars sont peu nombreuses. Il exige des qualités bien particulières : du sang-froid, des compétences techniques pour des modèles mathématiques extrêmement sophistiqués. C'est d'ailleurs cette technicité qui peut leur permettre d'induire en erreur le back-office. Pour cette raison, il serait sain que d'anciens traders travaillent aussi dans ces fonctions de contrôle. Aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, le back-office a moins ce complexe d'infériorité si fréquent en France.

E.R. : Lorsque l'on prononce le mot "trader" , on a souvent l'image du roman "American Psycho" de Breat Easton Ellis, avec l'omniprésence du sexe et de la cocaïne. Pourtant, la plupart de ceux que j'ai rencontrés sont de sages matheux, pères de famille, d'apparence banale. Mais ils vivent au bord du gouffre. L'un d'entre eux m'a raconté qu'il avait une fois essuyé une grosse perte. Pendant toute une semaine, il a passé son temps devant son écran à guetter un seul chiffre. Dans de telles conditions, même l'homme le plus solide peut craquer et s'enfermer dans une solitude extrême.

T.K. : Les meilleurs traders sont capables d'encaisser cette incertitude à court terme en se raccrochant à des perspectives à moyen terme, fondées sur des modèles mathématiques.

E.R. : Tous ceux que j'ai rencontrés m'ont expliqué : "le jeu est à la fois de ne pas faire comme les autres pour gagner plus et, en même temps, de prendre le minimum de risques". C'est ça qui peut faire partir en vrille. C'est compliqué à gérer psychologiquement.

T.K. : Les meilleurs traders sont averses au risque. Je parle de ceux qui existent depuis 20 ans, 30 ans. Leur leitmotiv est d'être prudents. Un bon trader coupe ses positions lorsqu'il s'est trompé et joue essentiellement avec un système de probabilités... 5% des traders arrivent à battre le marché régulièrement, 95% perdent. Une minorité seulement parvient à se discipliner. Ce sont des sportifs de haut niveau, des gens d'exception.

O.G. : Dans l'arbitrage, qui était l'activité de Jérôme Kerviel, on ne prend pas de risque. On n'a pas d'exposition au marché. Le principal risque, c'est le risque opérationnel : les erreurs, la mauvaise communication et aussi la fraude... risque que les banques sous-estiment facilement. La Société Générale est ainsi une banque d'ingénieurs qui a mis toute son énergie à développer l'arbitrage et à se couvrir contre le risque de marché. Son département options était un État dans l'État, qui mettait son point d'honneur à être le nec plus ultra en matière de gestion des risques. Il a fait le choix d'y recruter des gens issus du même moule, avec des cursus de classes préparatoires d'élite et de grandes écoles. On y est "entre soi", entre "gens biens", et on gagne bon an mal an beaucoup d'argent. D'où peut-être une difficulté justement à penser la fraude, ce risque humain.
Existe-t-il une éthique du trader ?

E.R. : En France, les règles d'éthique me semblent moins clairement posées que dans les pays anglo-saxons.

O.G. : C'est justement parce qu'à Paris, les salles de marché sont très homogènes. On est dans un monde de l'entre-soi, des réseaux d'anciens des classes prépas des grandes écoles. On n'éprouve pas le besoin de formuler des règles pour la simple raison qu'elles sont implicites. A Londres, c'est tout le contraire. La place financière est très grande, donc les employés viennent de tous les pays. Et lorsqu'elles elles embauchent du personnel anglo-saxon, les banques se soucient peu du cursus de départ : elles prennent des stagiaires qu'elles forment, qui vont passer une ou deux années au back-office avant d'intégrer le front-office. Les origines sociales, culturelles, ethniques sont extrêmement variées, si bien qu'il faut des règles fortes pour codifier et unifier tout cela.

T.K. : A Paris, le trader qui n'est pas polytechnicien n'est même pas regardé. A Londres, un jeune diplômé d'université peut très bien réussir dans une salle des marchés. Un Jérôme Kerviel aurait trouvé sa place beaucoup plus facilement qu'à Paris.

O.G. : Au-delà de ces différences, il y a souvent une zone de flou entre le légal et l'illégal dans les salles de marché. Par exemple, on assiste très souvent à une interaction typique entre le vendeur et le trader. Le vendeur demande au trader le prix d'un produit pour le proposer au client. Le trader répond très souvent : "C'est pour qui ?", "A l'achat ou à la vente ?". D'un côté, il améliore ainsi sa compréhension du marché. De l'autre, il y a toujours le risque qu'il fasse du "front-running", un délit particulier qui consiste à passer ses propres ordres au détriment de ceux des clients. Ces petites illégalités sont très courantes, très difficiles à détecter, relativement indolores, mais finissent par rendre l'intermédiation financière très onéreuse aux clients finals. Les illégalités exceptionnelles et unanimement réprouvées ne doivent pas masquer la zone assez large des petites illégalités, banales et tolérées.
On a quand même du mal à croire que personne n'ait rien suspecté dans le comportement de Jérôme Kerviel.

T.K. : A en croire les témoignages parus dans la presse, il a très longtemps porté le deuil de son père. C'était peut-être une façon de se masquer. Mais c'est curieux que ses collègues n'aient jamais eu accès à son ordinateur.

O.G. : La salle des marchés est un espace segmenté, avec des droits de propriété très bien gardés. Untel a l'exclusivité de tel produit pendant une longue durée... Les traders finissent d'ailleurs par croire que tout ce qui pousse dans leur pré carré vient de leur seule action ! Jérôme Kerviel aurait fait apparaître l'an dernier 55 millions d'euros de bénéfices. Il ne serait guère surprenant que son chef ait eu l'envie de le croire, sans imaginer d'effarantes prises de risques.

E.R. : Le plus étonnant, c'est qu'il ait réussi à porter un tel poids psychologique sans que cela se voit. En même temps... on ne peut pas rêver puissance plus absolue que la puissance financière ! Un homme seul face à la terre entière, capable selon des rumeurs sans doute fausses de faire bouger même la Réserve fédérale...

T.K. : D'une certaine manière, c'est une puissance encore plus grande que celle du terroriste.
Un tel accident pourrait-il se reproduire demain ?

O.G. : Oui, nous sommes seulement à l'aube de la piraterie interne dans les organisations, avec des conséquences colossales à prévoir. C'est vrai dans la banque, mais aussi dans bien d'autres secteurs.
Depuis que l'affaire a éclaté, Jérôme Kerdriel a tendance à passer pour un héros. Que faut-il en déduire ?

T.K. : Le capitalisme reste très mal perçu en France ! A entendre certains, ce serait même un Robin des Bois.

E.R. : Kerviel, c'est l'homme seul qui parvient à déstabiliser la troisième banque française. C'est ainsi qu'il s'attire l'indulgence et la sympathie. Mais c'est aussi quelqu'un qui illustre un certain nombre de sujets comme l'entre-soi, la caste, la ségrégation sociale, la façon dont les classes dominantes font tout pour ne pas partager le pouvoir. Je dois avouer que j'éprouve une certaine empathie pour lui.

O.G. : Le statut de héros que lui accordent certains renvoie à la façon dont la société se représente. On est passé d'une représentation marxiste, classe contre classe, à une représentation plus "saint-simonienne", finance contre industrie, qui s'enracine aussi bien dans le mouvement social, dans le monde ouvrier, que chez les petits commerçants. Ou même chez les politiques. La finance est parfois vue comme le frelon qui viendrait voler le miel des abeilles.

Propos recueillis par Marina Alcaraz, Françoise Fressoz et Jean-Marc Vittori

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