olivier godechot

Godechot Olivier, 2007, « Compte-rendu de M. Villette, C. Vuillermot, Portrait de l'homme d'affaires en prédateur, La découverte, 2005 », Genèses, n°67, p. 166-168.

Michel Villette, Catherine Vuillermot, Portrait de l'homme d'affaires en prédateur
Paris, La Découverte, Entreprise et Société, 2005, 293 p.



Si les biens s'échangent à leur valeur, équivalents contre équivalents, comment comprendre que certaines personnes puissent dans un temps relativement court, d'une dizaine d'années à une vie, accumuler des fortunes considérables ? Si l'on ne croit pas que ces personnes soient des surhommes géniaux, alors il faut accepter que la règle de l'échange d'équivalents contre équivalents connaisse des entorses - les « bonnes affaires » - et que certaines personnes - les « hommes d'affaires » - tapies à l'affût puissent s'en saisir tels des prédateurs attrapant leur gibier.
C'est avec ce parti que les deux auteurs, un sociologue et une historienne, choisissent d'étudier les « hommes d'affaires ». Leur méthode est assurément originale. Considérant que malgré les variations de contextes historique et social, il est possible d'isoler des invariants de la pratique de l'homme d'affaires, ils tentent de dresser un tel idéal-type à partir de biographies, le plus souvent favorables et autorisées pour éviter les biais propres aux approches dénonciatrices. Ils lisent avec esprit critique et minutie - codage en 33 variables - les biographies de 32 hommes d'affaires du vingtième siècle, européens ou américains, allant de Louis Renault à Jim Clarke, le créateur de Netscape, en passant par Marcel Dassault et Sam Walton, le fondateur de Wal-Mart. L'histoire détaillée d'une dizaine d'entre eux ponctue agréablement la lecture et permet de connaître le parcours étonnant des fondateurs ou développeurs de ces entreprises économiques devenues si familières.
Bien que les auteurs disent, en évitant le vocabulaire de « dirigeant », « patron » ou « chef d'entreprise », se garder d'une vision trop étriquée de la réussite en affaire, ils ont sélectionné un échantillon « d'hommes d'affaires » bien particuliers, des dirigeants d'entreprise qui ont transformé des petites entreprises en grands groupes. Même si ce ne sont pas des héritiers - par définition -, ils bénéficient souvent d'un environnement favorable, une famille habituée à entreprendre. Ils acquièrent souvent jeunes une expérience de la vente. Ils profitent de l'intercession d'un mentor - phénomène intéressant que l'on retrouve en finance - qui leur donne accès à certains savoirs du métier ou à certains réseaux nécessaires pour démarrer.
Mais les conditions initiales décrites dans le chapitre 3 ne sont pas suffisantes. Les auteurs expliquent qu'il y a généralement une (ou plusieurs) « bonne affaire » qui permet en début de carrière de transformer la PME en grand groupe international. Par exemple, en achetant en plein mai 68, sa première brasserie à un prix très sous-évalué, et en fraudant systématiquement le fisc pendant les deux années suivantes, Jean-Paul Blucher a fait de très « bonnes affaires », une véritable accumulation primitive à l'origine du groupe « Flo ». L'ouvrage s'attache alors à établir une grille de compréhension de ces bonnes affaires, phénomène social fondamental, généralement délaissé selon eux par les sciences sociales. Aux origines de ces bonnes affaires, il y a moins des grandes innovations techniques que des imperfections de marché dont les hommes d'affaires savent tirer parti. A l'insu des tiers et concurrents, ils ont alors des perspectives de marges importantes sans prendre de risques.
Le chapitre 5 explique comment l'homme d'affaires suscite et accompagne ses bonnes affaires par un art de la gestion des personnes. En étant généreux, en multipliant les promesses non tenues, l'homme d'affaires place ces partenaires d'échange dans une relation de dépendance qu'il peut exploiter par l'utilisation de la menace, notamment la menace de rupture de la relation. Le chapitre 6 montre qu'une fois le décollage réussi, les hommes d'affaires s'attèlent à racheter la dureté en affaire, voire les illégalités initiales par une politique volontariste d'affichage de la vertu.
La méthode adoptée, originale, n'est pas toujours probante. Les auteurs hésitent à assumer le caractère statistique de leur démarche et tendent parfois à faire entrer chaque cas dans l'idéal-type qu'ils décrivent. Il est ainsi peut-être exagéré de faire du père de Claude Bébéar, directeur d'un collège d'enseignement général, économe du collège et gérant de l'internat, un petit entrepreneur à la tête d'une « petite entreprise d'hôtellerie parascolaire » (p. 104). Le problème que pose la méthode réside aussi dans l'absence d'échantillons témoins à l'aune desquels on peut mesurer les caractéristiques de ces hommes d'affaires qui réussissent. Il aurait été pertinent de les comparer à deux types d'entrepreneurs, ceux qui ne font jamais décoller leur petite entreprise, et ceux, qui arrivant à la tête d'un grand groupe déjà constitué évoluant à sa vitesse de croisière, ne peuvent plus connaître le même parcours. On peut se demander ainsi si dans le cas de ces success story, la fraude fiscale, souvent invoquée, est plus importante que chez les petits patrons
Enfin les résultats de cette méthode sont un peu décevants et parfois triviaux : « l'affaire est d'autant meilleure que la marge financière dégagée par l'homme d'affaires à l'issue du processus est plus importante et la durée du processus plus brève » (p. 148). Les mécanismes de « prédation » - concept mal défini qui rapproche le livre de la littérature de dénonciation - auraient gagné à être mieux répertoriés et analysés : création de monopole, imitation, transfert de technologies, lobbying, hold-up, fraude fiscale, corruption, etc. et l'apport des sciences économiques réévalué, en particulier celui de la microéconomie s'intéressant à l'extraction de rente. Il n'en reste pas moins dans cet ouvrage une documentation stimulante et une proposition intéressante, qu'il faudrait éprouver par d'autres méthodes : la réussite en affaire tiendrait moins à l'innovation technique qu'à l'exploitation méthodique d'imperfections de marché.

Olivier GODECHOT

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