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Équilibre des filières au lycée : une autre réforme est possible


26 Mai 2009 Par Olivier Godechot

Un des grands problèmes des réformes du système éducatif tient à la confusion délibérée de deux objectifs : l'amélioration de la qualité et de l'équité du système éducatif d'une part et la réduction de son coût d'autre part. On suspecte avec raison des réformes qui mettent en avant l'égalité des chances ou la charge horaire des lycéens d'être avant tout guidées par des considérations budgétaires. La précédente réforme du lycée, provisoirement gelée, ne fait pas exception.

Cette réforme reposait en partie sur un diagnostic justifié des déséquilibres des filières générales du lycée : une hiérarchisation trop forte des filières entre la « voie royale », la filière scientifique (S) - et au sein de celle-ci la S option mathématiques, et les autres filières économiques et sociales (ES) et littéraires (L) ; une filière scientifique paradoxale qui sert surtout comme label de sélection et qui donne peu le goût des sciences ; une filière économique qui peine à former de véritables économistes ; une filière littéraire, dont les mérites sont reconnus, mais qui souffre d'une désaffection grandissante.

Supprimer les filières et organiser des parcours à la carte où les élèves doivent choisir un petit nombre de matières, comme le proposait la réforme, a été compris, avec raison, comme un moyen de marginaliser les matières les moins utilitaires et de faire des économies. En outre rien n'assure que la réforme aurait mis fin à la hiérarchie du lycée. Certains panachages d'options s'imposeraient comme des panachages d'élite, d'autres comme des panachages de second choix.

Or sur quoi reposent cette hiérarchie et ce déséquilibre des filières ? Elles reposent sur le fait que certaines matières sont collectivement vues comme des disciplines de sélection qui révèlent des aptitudes générales. Ces disciplines de sélection ont beaucoup varié au cours du temps. Au début du vingtième siècle, les humanités et plus particulièrement le latin, servaient comme signal de compétence. Depuis la réforme de 1965, le latin a été définitivement relégué au second plan et les mathématiques se sont imposées comme la principale discipline de sélection. Si tant d'élèves veulent faire S, ce n'est pas tant pour la biologie, la physique ou la chimie que pour recevoir le certificat de compétences que décerne LA filière mathématique.

On ne change pas la hiérarchie disciplinaire par décret. C'est le produit d'une très longue histoire, en particulier en France, où l'on a toujours valorisé les savoirs les plus formels sur les savoirs les plus appliqués. Supprimer la ES au profit de la L maintiendra intact le brillant de la S. Comment réformer et casser ces hiérarchies stériles et cette polarisation excessive autour de la S ? Tout simplement, en permettant aux lycéens de faire exactement autant de mathématiques dans chaque filière. Attention ! Il ne s'agit surtout pas d'aligner le programme vers le bas, ni d'imposer à tous les lycéens de faire autant de mathématiques que les S option mathématiques, mais de créer dans les trois filières trois options identiques par le programme, le volume horaire et le coefficient : mathématiques avancées (par exemple 7h30 de cours en Terminale et un coefficient 9), mathématiques intermédiaires (par exemple 5h00 de cours un coefficient 5) et mathématiques allégées (deux heures de cours et coefficient 2).

Cette proposition pourra paraître curieuse à tous ceux qui croient que les mathématiques sont conceptuellement liées aux sciences de la nature. Cette vision est fausse. Les mathématiques sont désormais devenus un des supports formels tant des sciences de la nature que des sciences humaines, de l'ingénierie que de la gestion. Il n'y a pas de raison de réserver l'enseignement aux premières et d'en exclure les secondes. Cette réforme permettrait d'éviter que tant de lycéens qui veulent faire des écoles de commerce se ruent sur la S et revaloriserait relativement la filière ES. Elle permettrait à des bons lycéens de marier en L, abstraction philosophique et abstraction mathématique. Enfin, elle conduirait in fine à revaloriser la culture scientifique en voie S. Les élèves qui s'y orienteraient, le feraient, non pour les seules mathématiques qu'ils pourraient trouver en quantité et qualité équivalente ailleurs, mais véritablement pour les sciences de la nature qui y sont enseignées.

Avec ce type de réforme, dira-t-on, on ne supprime pas la hiérarchie, on la déplace du niveau des filières au niveau des options d'une même filière ! C'est exact. La réforme ne supprime pas toute hiérarchie des parcours du lycée. Il est difficile de défaire ce que des décennies produisent, mais cette proposition a le mérite de rendre la hiérarchie scolaire un peu plus multidimensionnelle et, à terme, de la relativiser.

Cette réforme est simple et peu coûteuse. Elle n'est pas le faux nez d'économies budgétaires. Elle ne bouleverse pas de fond en comble les équilibres organisationnels du lycée en termes de personnel ou d'horaires. Elle ne heurte pas de front les valeurs et les intérêts des enseignants, des parents ou des élèves. Au contraire elle permet aux lycéens de mieux résoudre la contradiction fréquente entre leurs préférences personnelles et la hiérarchie officieuse des filières et au final de construire des parcours plus cohérents. C'est peut-être là une réforme à la fois d'ampleur limitée et de portée importante, le type même de réforme utile dans l'éducation nationale.

Olivier GODECHOT, chercheur en sociologie au CNRS.



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