olivier godechot

BUGE Eric, 2007, « Compte-rendu de Max Weber, 1998, Économie et société dans l'antiquité, La découverte »

Eric Buge

 

Max Weber, Economie et société dans l'antiquité

Paris, La découverte, 1998

 

 

Les traductions d'Economie et société dans l'antiquité et des Causes sociales du déclin de la civilisation antique, qui la précède dans l'édition qui en est donnée aux éditions de La Découverte, se sont (trop) longtemps faites attendre, comme le rappelle l'introduction d'Hinnerk Bruhns. On peut à se titre tenter de mesurer les apports de cet ouvrage de synthèse, pourtant largement ignoré, notamment en France, sur les études portant sur l'Antiquité.

En effet, les historiens de l'Antiquité s'affrontent régulièrement sur la nature de l'économie antique, à telle point que l'on peut distinguer deux courants, l'un dit « primitiviste[1] » et l'autre, « moderniste[2] ». Pourtant, Max Weber, tributaire des connaissances sur les civilisations antiques de la fin du XIXème siècle, qui étaient fondées sur un nombre de documents bien moindre que celui dont on peut disposer aujourd'hui, fonde quant à lui son analyse sur la notion de capitalisme, qu'il discute notamment au début d'Economie et société[3]. Ceci semble le rapprocher des modernistes, et ce d'autant plus qu'il insiste sur les échanges relativement intenses qui pouvaient prendre place dans les royaumes, empires et républiques antiques, et notamment entre les diverses provinces de l'Empire romain. Néanmoins, il pose bien les limites de cette forme de capitalisme, inassimilable au capitalisme moderne. En effet, son support était l'esclavagisme. Il prouve cette assertion dans les Causes sociales... puisqu'il affirme que c'est la pénurie d'esclaves nouveaux, à la fin de l'antiquité, à cause de la fin de l'expansion de l'Empire, et donc, de la fin de d'asservissement des combattants vaincus, qui entraîne le déclin de la civilisation antique. Sans cette base économique qui a fait sa force, l'Etat romain ne peut en effet subsister. A cet égard, les grandes invasions, à partir de 260 et surtout du IVème siècle, loin d'être la cause du déclin de la civilisation antique, en sont plutôt la conséquence.

L'économie et la société antique sont donc des sociétés esclavagistes. La remarque est générale, puisque l'ouvrage de Weber (un article d'encyclopédie à l'origine), couvre l'ensemble de l'Antiquité, depuis l'Orient ancien (à commencer par les civilisations mésopotamiennes), jusqu'à la république romaine, en passant par l'Egypte pharaonique, Israël et la Grèce classique et hellénistique. C'est ce caractère synthétique qui fait la force du livre puisque Weber s'efforce de dégager les constantes socio-économiques de l'Antiquité, à savoir, d'une part, l'inégalité forte des fortunes, qui rend possible la monopolisation des moyens de productions entre peu de mains et donc le grand commerce, source principale de richesse dans l'antiquité et, d'autre part, le caractère esclavagiste de ces sociétés. Mais cette force est aussi la faiblesse de toute entreprise de synthèse. En effet, un esclave de l'Egypte ptolémaïque n'est pas un esclave de la république romaine. De même, quand Weber analyse l'antiquité égyptienne comme celle qui a mis en place le système des liturgies (comme source de transferts sociaux) et de l'administration bureaucratique (p. 180), il parait difficile d'admettre que ces concepts puissent s'employer à l'identique pour les liturgies en Grèce classique ou l'administration de l'Empire romain. Mais c'est le caractère encyclopédique du travail qui rend indispensable la comparaison. Et l'on peut même affirmer que le cloisonnement des recherches postérieures sur l'Antiquité, si elles contribuent à un accroissement et un affinement considérable des connaissances sur des espaces géographiques et chronologiques précis, manquent néanmoins toute la dimension comparatiste de l'oeuvre de Weber.

Sur le fond, et sous réserve des remarques précédentes, Weber, s'il utilise le terme de « capitalisme » pour désigner l'économie et la société de l'antiquité, voit néanmoins une rupture radicale, dont nous sommes encore tributaires, au Bas-Empire romain, où naîtrait un proto-féodalisme[4]. Le véritable capitalisme, que Weber avait étudié dans des travaux historiques et juridiques précédents, naît, selon lui, à la fin du Moyen Age en Italie. C'est au sein de la ville médiévale que se constitue cette nouvelle forme économique, absente de l'Antiquité puise que « la ville « médiévale » [...] différait totalement de la ville antique dans sa construction économique et sociale, dans la mesure, notamment, où le Moyen Age était plus proche de notre développement capitaliste que la cité antique » (p. 369). Ceci résulte notamment de l'absence de séparation entre marchands et artisans, qui sera le coeur du développement du capitalisme dans les villes d'Italie à partir du XIIIème siècle.

Or, c'est à la fin de l'Antiquité, c'est-à-dire à partir du IVème siècle que se mettent en place, selon Weber, les fondements de ce que sera la structure socio-économique capable d'engendrer le capitalisme moderne. En effet, c'est alors que se constitue l'homogénéisation des conditions sociales et juridiques entre esclaves et colons (exploitants de la terre libres juridiquement). C'est le passage de l'économie fondée sur l'esclavage, rendue impossible par la pénurie de nouveaux esclaves, à l'économie fondée sur le servage, où les serfs sont dans une situation moins bonne que les colons (ils ne sont plus réellement libres), mais meilleure que celle des esclaves (ils sont sous la protection d'un puissant), qui marque le passage d'un régime de production à un autre.

Ainsi, l'on peut affirmer que l'oeuvre de Weber constitue un jalon important, à redécouvrir pour sa dimension synthétique, dans l'étude de l'économie et de la société antique. Il est trop souvent ignoré des spécialistes de l'antiquité, qui gagneraient à mettre en perspective leurs travaux dans un cadre géographique et chronologique plus large, mais aussi, des sociologues, qui tendent à oublier les analyses portant sur le long terme. A ces deux titres, ces deux articles de Weber sont édifiants, malgré le fait que, dans le détail, les connaissances qui y sont développées soient parfois datées[5].

 



[1] Représenté notamment par Moses Finley.

[2] Avec par exemple Rostovsteff.

[3] Notamment à la page 100.

[4] Il faut néanmoins apporter la réserve que, à la lumière des recherches ultérieures, les provinces de l'Empire romains sont encore fermement contrôlées par le centre au IVème siècle, ce qui va à l'encontre de toute analyse en termes de féodalisme, puisqu'il n'y avait pas encore, à proprement parler, de « fiefs ».

[5] C'est le cas notamment, selon le traducteur et les historiens relecteurs, de la partie portant sur l'Egypte.



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