olivier godechot

BOUAGGA Yasmine, 2006, « Compte-rendu des ouvrages d'Éric Maurin, L'égalité des possibles et Le ghetto français, Seuil, "La république des idées", 2002 et 2004 »

Éric Maurin, L'égalité des possibles et Le ghetto français, Seuil, "La république des idées", 2002 et 2004 .



De la précarité aux ghettos, quel avenir ?

A travers L'égalité des possibles et Le ghetto français, parus respectivement en 2002 et 2004 dans la collection « La République des idées » (Seuil), l'économiste Eric Maurin propose un portrait dynamique de la société française et de ses évolutions. Le premier ouvrage porte spécifiquement sur les évolutions du monde du travail, et le second sur la question de la ségrégation urbaine ; mettant la recherche à la portée de non-spécialistes (c'est l'ambition de la collection), ces ouvrages visent à contribuer au débat public sur la question sociale en suggérant des pistes de réforme des politiques publiques : ils ont une portée pragmatique, et non pas seulement descriptive ou théorique.
Eric Maurin se propose d'étudier les mécanismes d'évolution mais aussi de blocage de la société par une méthode économétrique, utilisant les statistiques (essentiellement celles de l' Enquête Emploi de l'INSEE) et mettant en oeuvre une « économie du social » qui ne recule pas devant un vocabulaire psychologisant pour comprendre les stratégies individuelles (« sentiment de précarité », inquiétude, anxiété...). Les deux ouvrages constituent un diptyque, dont le thème sous-jacent est celui de l'inégalité scolaire ; en effet, à travers la notion d'égalité des possibles, c'est la question scolaire qui est placée comme horizon de toute la réflexion sur le social. S'il propose un déplacement du regard en étudiant les inégalités dans le domaine du travail et dans le domaine du logement, Eric Maurin envisage toujours ces inégalités dans la perspective du préjudice que subiraient les enfants dans leurs chances de réussite scolaire ; ce sont en définitive les inégalités scolaires qui vont constituer un indicateur pertinent pour évaluer la profondeur des inégalités sociales, et motiver l'intervention politique : si l'inégalité scolaire est corrélée à d'autres inégalités (inégalités sociales, ségrégation spatiale), et non pas simplement à l'organisation de l'école et à son mode de sélection (d'après l'idée selon laquelle l'école valoriserait le capital non scolaire, cf. Bourdieu, Les Héritiers), alors les mesures pour promouvoir la réussite scolaire ne passeront plus par une réforme du système éducatif mais par une redistribution des ressources pour élever les conditions de vie des plus pauvres.

Dans le premier ouvrage, sous-titré « La nouvelle société française », Eric Maurin étudie l'évolution de la structure du travail en France, et la notion de « précarisation » . Pour sortir du flou des concepts-slogans sur la « précarisation », la « fin des classes sociales » et l'« individualisation », Eric Maurin entreprend une analyse détaillée de l'évolution des relations d'emploi.
Il s'agit tout d'abord d'établir le fait de la « précarité » au travail et ses conséquences sociales ; la figure du « précaire » a remplacé la figure du « prolétaire » comme référent sociologique central, et cependant elle échoue à structurer des politiques. Comment expliquer ce paradoxe ? La tendance à la précarisation, bien réelle, n'est ni due aux cycles économiques (contexte macro-économique) ni aux politiques de l'emploi (contexte institutionnel), mais elle est structurelle, et touche toutes les catégories sociales, comme le montre l'étude de l'instabilité professionnelle sur la période allant de 1982 à 2000. Cette fragilisation de l'emploi serait trop générale pour fonder une représentation de la société politiquement opérationnelle. Les mobilisations politiques sont en outre entravées par l'évolution de la « condition salariale », de plus en plus personnalisée et rétive aux définitions catégorielles. De manière générale, aussi bien chez les ouvriers que chez les employés et les cadres, les professions évoluent vers une plus forte « personnalisation » de la relation de travail, dans laquelle toute la personne est engagée - on peut opposer à ce titre l'ancien modèle de l'ouvrier à la chaîne, membre d'un collectif, et le nouveau modèle de l'assistante maternelle, personne engagée dans une relation particulière avec son employeur. C'est cette évolution structurelle des formes mêmes du travail qui condamnerait les discours politiques traditionnels et serait à l'origine de la « crise des représentations » - véritable crise psychologique marquée par l'anxiété, un sentiment d'insécurité, d'isolement et d'injustice.
Or s'il y a précarisation générale de la société française, il y a aussi une perpétuation des inégalités traditionnelles : « la société contemporaine n'est pas devenue une vaste classe moyenne (..) elle demeure une société où les inégalités les plus fondamentales persistent à travers le temps et les générations » (p.10). Cette persistance des inégalités économiques dans le temps constitue le principal défi pour la démocratie, car elle a pour conséquence une « inégalité de destins » qui se mesure au niveau scolaire des enfants ; ainsi les différences dans les « destinées sociales » ne seraient pas dues seulement à la sélectivité du système scolaire, mais elles seraient aussi (et avant tout selon E. Maurin) la conséquences des inégalités en termes de niveaux de vie. Il faut donc redéfinir les politiques sociales : en repensant le dispositif de formation continue, qui permettrait de faire contrepoids à la précarisation au travail ; en favorisant une redistribution des ressources en direction des familles les plus pauvres pour réduire les inégalités des conditions de vie.

C'est cette idée des conditions de vie et du « contexte » qui amène E. Maurin à évoquer la question de l'environnement spatial, et de l'habitat, développée dans le second ouvrage Le ghetto français. Contre l'image commune des « poches de pauvreté » concentrées dans des ghettos urbains, Eric Maurin va étudier la ségrégation spatiale en France pour montrer non seulement qu'elle est un phénomène général et davantage répandu parmi les couches aisées de la société, mais aussi qu'elle est un véritable enjeu pour les « destinées sociales ». Cette « Enquête sur le séparatisme social » (c'est le sous-titre de l'ouvrage), va développer une analyse dynamique de la notion de ségrégation, pour montrer en quoi elle relève d'une stratégie sociale, liée à un réel « effet de voisinage » sur les destinées sociales, effet qui se mesure à la réussite scolaire. Appuyant son raisonnement sur les sources statistiques de l'Enquête Emploi de l'INSEE, mais aussi sur des modélisations inspirées de travaux anglo-saxons (à partir par exemple de l'expérience américaine Moving to Opportunity mise en place en 1994), E. Maurin montre que le lieu de résidence et les interactions sociales qu'il conditionne comptent parmi les ressources essentielles d'une concurrence généralisée pour les meilleurs destins : ainsi le lieu de résidence apparaît comme le marqueur social le plus fort ; il y a une auto-ségrégation des riches, tandis que les pauvres se trouvent concentrés « par défaut » et non par choix. La conséquence de ce phénomène est un véritable « déchirement du territoire », qui n'est pas simplement le résultat d'une inertie sociale mais qui est sans cesse reproduit par les dynamiques de mobilité résidentielles sélectives - les comparaisons entre les prix du logement et la carte scolaire sont particulièrement éclairantes et mettent en évidence par exemple le phénomène d'évitement des ZEP. Or ces mobilités stratégiques vont plus loin que le choix d'une école : elles choisissent aussi un « voisinage », un environnement social dont les études vont prouver qu'il est déterminant dans la réussite scolaire. Les ségrégations territoriales ont pour conséquence la création d'un système d'inégalités de contextes qui ne permettent pas une « égalité des possibles » pour tous les enfants ; c'est, encore ici, la réussite scolaire qui va être l'indicateur déterminant : E. Maurin souligne l'importance de cet « effet de voisinage » dans la réussite scolaire ; cependant on peut se demander quel est son poids réel, par rapport au poids que représentent les variables familiales (le niveau d'étude des parents par exemple) - c'est le sens d'une critique adressée par Louis-André Vallet dans un article sur « la mesure des effets de quartier/voisinage » (Revue Economique, vol 56, n°2, mars 2005).
Tirant les conclusions de son étude qui a montré que la ségrégation urbaine était due non pas seulement à des questions matérielles (coût, niveau d'équipement etc.) mais davantage à des « facteurs psychologiques » poussant chacun à rechercher le meilleur voisinage pour s'assurer un meilleur avenir, E. Maurin conclut à l'échec des politiques actuelles qui se focalisent sur l'espace (politiques de la ville de réhabilitation du bâti, ZEP etc.). Il convient donc de modifier les politiques en s'intéressant aux individus plutôt qu'aux territoires - de même que dans L'égalité des possibles il préconisait de s'intéresser aux personnes plutôt qu'aux catégories - mais aussi, pour s'attaquer aux racines psychologiques des processus de ségrégation, de réformer en profondeur un modèle de société trop sélectif et anxiogène...vaste programme.

Yasmine Bouagga
Sociologie économique
M2 ETT
Compte-rendu de lecture.


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